Décès de légendes du rock: 2016 est-elle l'année la plus merdique de tous les temps?

MUSIQUE Après David Bowie, Prince, Leonard Cohen... Leur mort signe la fin d'une génération d'artistes, au cours d'une année particulièrement rude...

Benjamin Chapon

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Mur de Londres rempli d'hommages à David Bowie en janvier 2016
Mur de Londres rempli d'hommages à David Bowie en janvier 2016 — Natasha Quarmby/REX/Shutterstock

N’importe quelle personne pour qui la musique importe un tant soit peu, cette année 2016 est en train de virer au cauchemar. On ne parle pas de la refondation de Genesis ni de l’anecdotique palmarès des NRJ Music Awards, invariablement médiocre d’un an sur l’autre, mais bien sûr de la disparition d’un des plus grands artistes de notre temps, Leonard Cohen.

Ce décès vient s’ajouter à la longue et macabre liste de grands musiciens disparus depuis le début de l’année, de David Bowie à Pierre Boulez, de Lemmy Kilmister à Prince, de Gianmaria Testa à Michel Delpech… La longueur de cette liste non exhaustive a été analysée dès le mois d’avril par des journalistes de la BBC. D’après eux, la recrudescence de nécrologie d’artistes en 2016 ne s’explique pas par la poisse mais par la démographie. Les artistes disparus en 2016 sont nombreux parce que les baby-boomers sont tout simplement en âge de mourir (Papa, si tu me lis, désolé, NDR).

Les quadras ont le blues

« Pour plusieurs raisons socio-économiques, les années 1970 ont vu éclore de nombreux artistes musiciens, les stars se sont multipliées, note également Lucien Jollet, historien de la musique au XXe siècle. La médiatisation et l’expansion des vinyles leur permettaient d’accéder à un haut niveau de notoriété, une carrière d’artiste devenait respectable… Cette génération a profité d’un effet d’aubaine pour exprimer une grande créativité, la musique est devenue l’art roi. Les grandes icônes de cette époque arrivent tout naturellement à la fin de leurs vies. »

>> Leonard Cohen, David Bowie, Prince… La génération X, orpheline de ses idoles

Six mois après leur article, Roland Hughes et Laura Gray reconnaissent également que « ces morts nous touchent en tant que quadragénaires. Les journalistes actuellement aux postes de direction, et les élites de 2016 en général, sont presque tous fans de David Bowie. Son décès nous a peut-être mis dans une disposition d’esprit faisant de 2016 une année terrible. »

Broyer du noir

Cette « disposition d’esprit catastrophique » est, selon Ondine Guérin, sociologue travaillant sur les liens entre musique et faits de société, la clé pour expliquer que 2016 soit si mal perçue. « L’actualité de 2016 est dure. Avant même l’élection de Donald Trump, les relations internationales tendues, les attentats et les anniversaires d’attentats, la guerre en Syrie et ses réfugiés, il y avait de nombreuses raisons de se morfondre. L’attentat de Nice le 14 juillet 2016 est survenu lors du week-end le plus chargé en concerts en France, c’était le grand week-end des festivals. »

Pour la chercheuse, tout comme après l’attaque du Bataclan, il y eut alors un double mouvement : « La musique a été perçue comme un rempart à la barbarie, il fallait la chérir pour lutter contre la terreur. Et en même temps, il y avait un sentiment d’indécence à s’amuser. » Selon elle, ce contexte encourage à se focaliser sur les morts d’artistes.

Avant 2016, y a-t-il déjà eu des années tragiques pour la musique et le monde ? Une mauvaise blague cite souvent 1994 comme pire année qui a vu mourir Kurt Cobain et naître Justin Bieber. Plus sérieusement, en 1991, on a enterré Serge Gainsbourg, Freddie Mercury, Miles Davis, Yves Montand… C’était la guerre du Golfe, les terribles années Sida. En 1924, on perd Gabriel Fauré et Giacomo Puccini, Staline arrive au pouvoir, Hitler écrit Mein Kampf

Imaginons maintenant une année qui verrait la mort de Madonna, Björk, Paul Mc Cartney, Bob Dylan, Steve Reich… 2016 garderait-elle son statut d’année maudite ?

Ni pire ni meilleure

« C’est absurde d’envisager la qualité d’une année musicale en fonction des morts célèbres, affirme par ailleurs Lucien Jollet. Il faudrait aussi compter les naissances de grands artistes, les publications de grands albums ou de grandes chansons, les rencontres de futurs grands groupes, les inventions d’instruments… En novembre 1685, on ne savait pas encore que venait de naître Bach, Haendel et Scarlatti la même année. Avec le recul, c’est une bonne année pour la musique. »

Perception tronquée, manque de recul… La théorie d’une année 2016 plus pourrie que la moyenne s’effrite petit à petit. « D’ailleurs, en musique, on raisonne plus en décennies qu’en années, selon l’historien. Avec Leonard Cohen et David Bowie, on enterre une époque, c’est difficile. Sutout qu’on peut avoir le sentiment qu’ils ne sont pas remplacés actuellement. »

Rien ne nous empêche de croire que les nouveaux Beatles délaissent actuellement leurs études et composent leurs premières chansons dans une cave de la banlieue rouennaise, que la prochaine Björk vient de naître dans une clinique de Los Angeles, que le prochain Leonard Cohen vit la rupture qui lui inspirera ses plus belles chansons d’amour. Alors, 2016 resterait comme une super-année pour la musique.