Le 13-Novembre, un an après : Les attentats en BD, une fausse bonne idée ?

BD Un docteur en psychopathologie s'interroge sur le bien-fondé de deux albums de bande dessinée relatant les événements du 13 novembre 2015…

Olivier MIMRAN
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Deux albums de BD évoquent les attentas du 13 novembre 2015
Deux albums de BD évoquent les attentas du 13 novembre 2015 — Auteurs + PHILIPPE LOPEZ / AFP

« Une image vaut mieux que mille mots. » Cette assertion attribuée à prend tout son sens à la lecture de deux albums de BD récemment sortis et qui évoquent, selon des perspectives opposées, les attentats du 13 novembre 2015 : dans , Fred Dewilde les raconte vus – ou plutôt, vécus – « de l’intérieur » – puisque ce graphiste de 50 ans est l’un des rescapés de l’attaque du  ; alors que dans  , Anne Giudicelli, spécialiste du monde arabo-musulman et directrice du cabinet de conseil  , détaille méthodiquement et chronologiquement l’ensemble des actions terroristes exécutées ce soir-là, au Bataclan, mais aussi aux terrasses de cafés et au Stade de France.

Là où Mon Bataclan bouleverse en suscitant une naturelle empathie, 13/11, plus clinique, met plutôt mal à l’aise. Pourquoi ? Pour son traitement ? Parce qu’il est peut-être trop tôt pour analyser des faits dont personne ne s’est encore tout à fait remis ? Pour répondre à ces interrogations, 20 Minutes a recueilli l’avis d'  , docteur en   spécialisée dans la prise en charge des blessés psychiques, sur l’opportunité de la publication de ces ouvrages.

La BD vous paraît-elle un médium adéquat pour évoquer des événements tels que ceux du 13 novembre 2015 ?

Depuis que l’homme possède la capacité de figurer par des traces ce qu’il vit, le dessin n’a cessé d’être un support essentiel, comme dans la , par exemple. La bande dessinée est une façon de communiquer car le dessin est intrinsèquement un médiateur des émotions. Un dessin peut d’ailleurs être, par sa fulgurance, bien plus évocateur que les pages d’un récit.



Deux albums, deux traitements. Quels sont, selon vous, leurs forces et leurs faiblesses ?

Tous deux illustrent à quel point la BD est un acte créatif, qui implique la subjectivité des auteurs, même s’ils n’ont pas ici les mêmes objectifs. Dans Mon Bataclan, le témoignage est chargé d’émotions, de ressentis. L’album exprime avec justesse et pudeur ce que son auteur a vécu : cette BD parle de l’auteur ; c’est le regard d’une victime, le reflet de son histoire ; c’est une volonté de communiquer. Alors que 13/11 est, lui, factuel, sans émotion, très distancié, car il a pour objectif d’informer sur ce qui s’est passé ce soir-là. C’est le reflet de l’histoire, présenté à la manière d’un reportage. Ses auteurs ne parlent pas d’eux mais des autres et mettent au premier plan les terroristes.

Qu’ont-ils cependant en commun ?

Il s’agit, dans les deux albums, de mettre en dessin pour tenter de comprendre ; et cette compréhension permet une représentation des faits. Cela donne du sens à l’irreprésentable et permet que les émotions brutes ressenties suite aux attentats – effroi, agonie psychique – fassent sens et qu’un récit puisse s’élaborer. Mais l’identification projective est inévitablement plus forte dans Mon Bataclan que dans 13/11.

extrait de « 13/11, autopsie d’un attentat » © A. Giudicelli, L. Brahy & éd. Delcourt 2016

Décrire les préparatifs des attentats et donner chair à leurs exécutants peut-il aider à « accepter » l’inacceptable ?

Se mettre à la place d’auteurs d’actes criminels n’aide pas à « accepter » l’inacceptable et conduit bien souvent, au contraire, à un ressenti de malaise. C’est un choix qui interpelle… Les deux dernières pages de 13/11 interpellent sur ce que les auteurs ont voulu transmettre. En mettant en première ligne les terroristes, ils en font les personnages centraux de leur récit et les rendent inévitablement « héros » de ce docu-BD.

La démarche de l’auteur de Mon Bataclan est-elle plus positive ?

Cette BD est un support cathartique pour son auteur comme l’ont été celles éditées après les  par certains dessinateurs survivants.
C’est une démarche qui ne peut être que positive pour lui, et probablement pour ses proches car très souvent l’entourage ne comprend pas tous les ressentis vécus par celui qui a survécu, ni cette « étrangeté » qu’il manifeste. Ceux qui étaient au Bataclan et qui liront cette BD le feront probablement avec une forme de distance car chacun a vécu les choses différemment, et lire le témoignage d’un autre est aussi un risque de vous exposer à des reviviscences. Pour ceux qui n’étaient pas au Bataclan, ce témoignage permettra de saisir en partie ce qu’ont pu ressentir les survivants et ce que ressentent bien des impliqués qui réchappent à la mort.

extrait de « Mon Bataclan » © Fred Dewilde & Lemieux éditeur 2016

Publier ces albums tout juste un an après les événements qu’ils évoquent vous semble-t-il opportun ?

Dans la mesure où nous sommes dans une période commémorative durant laquelle les témoignages et les hommages de toutes sortes se multiplient, oui, ça me semble avoir du sens.

En fin de compte, existe-t-il une « bonne » manière d’évoquer de tels événements ?

Face à des événements traumatisants, il est important que plusieurs supports puissent être proposés. Non seulement parce que les niveaux d’exposition sont très différents entre les rescapés, leurs proches, les témoins, les riverains, les autres Parisiens, les Français en général ; mais aussi parce que les âges sont différents ; enfin parce que certains seront plus à l’aise avec l’écrit, les romans, les récits, quand d’autres préféreront l’image du reportage ou de la BD.
L’histoire relativement récente des horreurs que la France a traversées nous permet de savoir que les témoignages sont essentiels pour que l’information puisse exister. Le devoir de mémoire est l’un des garants fondamentaux de notre société, et il est important que les Français puissent s’approprier les événements pour pouvoir se dégager de leur dimension mortifère.

  • Mon Bataclan de Fred Dewilde – Lemieux éditeur, 15 euros.
  • 13/11, reconstitution d’un attentat d’Anne Giudicelli et Luc Brahy – Editions Delcourt, 15,50 euros.
     

Ouvrages d’Hélène Romano

  • Après l’orage, parler des attentats aux enfants, coauteur Adolie Day – Editions Courtes et Longues, 15 euros.
  • Accompagner le deuil en situation traumatique – Editions Dunod, 29 euros.