Isabelle Carré : «Le film montre une réalité que certains aimeraient ne pas voir»

Propos recueillis par Alice Antheaume

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Isabelle Carré dans "Maman est folle", un téléfilm de Jean-Pierre Améris
Isabelle Carré dans "Maman est folle", un téléfilm de Jean-Pierre Améris — DR

Ce n’est pas si souvent que l’on trouve un téléfilm aussi poignant. Pourtant, «Maman est folle», programmé jeudi soir sur France 3, bouleverse. Le réalisateur Jean-Pierre Améris y évoque, sous couvert de fiction, la rencontre entre bénévoles d’associations et migrants en transit entre la France et l’Angleterre. Le téléfilm a reçu pas moins de quatre prix au festival de la fiction de La Rochelle, dont celui du meilleur scénario et de la meilleure interprétation féminine pour Isabelle Carré, renversante dans le rôle de Sylvie, femme au foyer française et désoeuvrée qui s’épanouit au contact des migrants. Interview de l’actrice.

Vous avez tourné à Calais, rencontré bénévoles et réfugiés. Comment cela s’est-il passé?

Avant le tournage, on a passé quelques jours à parler avec les bénévoles, à distribuer des repas aux migrants avec eux. Le midi, c’était parfois sommaire: un sac en plastique rempli d’une pomme, un bout de pain et une bouteille d’eau. Le soir, un repas chaud était prévu. J’étais comme Sylvie, le personnage que j’incarne dans le film: ignorante de la situation. Les bénévoles font avec les moyens du bord, ils colmatent les brèches. C’est comme un bateau qui est en train de couler, avec, dedans, une poignée de personnes qui essaient de reboucher les trous de la coque. Ils n’oublient pas que des gens venus du Soudan, d’Iran et d’ailleurs sont là, dans le froid, sous la pluie, qu’ils n’ont pas à manger, ni de quoi se loger ou se laver. Au-delà de l’expérience de comédienne, cette histoire m’a touchée et enrichie à titre personnel.

Le sujet de «Maman est folle» a une résonance particulière dans l’actualité alors que l’amendement ADN de la loi sur l’immigration provoque les remous que l’on sait. Qu’en pensez-vous?

Ce problème est très complexe, très délicat, et va continuer à exister. Ma réponse est dans cette histoire. Le film montre une réalité que certains aimeraient ne pas voir, sans pour autant être polémique ni donner de leçons. Le centre de Sangatte a beau avoir été fermé il y a cinq ans, les migrants continuent de débarquer. A Calais, ils sont parfois entre 200 et 400 sur certaines périodes. Ils doivent se cacher, raser les murs, ils sont niés.

Vous incarnez souvent des personnages border line. Dans «Maman est folle», vous jouez une mère de famille qui est parfois moins responsable que ses gosses. Dans «Anna M.», le film de Michel Spinoza, vous étiez une femme érotomane, effrayante et touchante à la fois…

Ce sont deux films qui parlent de la question du point de vue et du regard que l’on porte sur les choses. Ça me fait penser au livre de Luigi Pirandello, «A chacun sa vérité». Souvent, les journalistes me disent qu’ils sont un peu inquiets pour moi, ils me demandent comment on revient de ces expériences-là, comment on s’en remet… Mais ça va (elle sourit).