Leïla Slimani, lauréate du prix Goncourt 2016, au Drouant, lors de la conférence de presse, le 3 novembre 2016.
Leïla Slimani, lauréate du prix Goncourt 2016, au Drouant, lors de la conférence de presse, le 3 novembre 2016. — Martin BUREAU / AFP

PORTRAIT

Goncourt: Leïla Slimani, l'auteure à la «Chanson douce» et à la plume efficace

A 35 ans, l’écrivaine franco-marocaine a décroché ce jeudi la prestigieuse récompense pour son deuxième roman…

Sa Chanson douce n’a rien d’une comptine. Leïla Slimani a décroché ce jeudi le prix Goncourt pour son roman relatant l’histoire d’une nounou a priori irréprochable qui tue les deux enfants dont elle a la garde. « Le bébé est mort. Il a suffi de quelques secondes. Le médecin a assuré qu’il n’a pas souffert. » Ainsi commence son roman, paru chez Gallimard. Des phrases sèches et glaçantes donnant le ton du cauchemar psychologique déployé au fil des quelque deux cents pages et qui confirment que l’écrivaine de 35 ans est l’une des nouvelles voix à suivre de la littérature francophone.

Le français, c’est la langue que les parents - elle, médecin, lui, banquier - de Leïla Slimani ont toujours privilégiée. Née en 1981 à Rabat, au Maroc, la jeune femme, débarque en France à 17 ans afin de poursuivre ses études, d’abord dans une classe prépa littéraire puis à Sciences-Po Paris. « Je ne me rendais pas compte que j’allais connaître une telle solitude, a-t-elle confié dans une interview à Elle. Je me souviens de semaines entières où je ne parlais à personne en dehors des cours. (…)  Le premier hiver a été interminable, j’ai mis de longues années à me faire des amis. » Alors elle se concentre sur ses cours.

La littérature après le journalisme

Dans la foulée d’une spécialisation dans les médias à l’ESCP, elle entame un stage au sein de la rédaction Web de L’Express, où, tous les matins, elle claque la bise au directeur de la rédaction Christophe Barbier, parrain de sa promo. Elle enchaîne en livrant sa prose au magazine Jeune Afrique mais s’interroge sur la suite de sa carrière. Démission. Leïla Slimani se tourne vers la littérature en s’inscrivant aux ateliers de la NRF, des cours de créations littéraires qui se tiennent au siège de Gallimard, la maison qui, elle ne le sait pas encore, publiera ses deux premiers romans.

Quand elle arrive dans cet antre de la littérature, elle a déjà sous la main une première version de Dans le jardin de l’ogre. L’histoire d’une journaliste parisienne rongée par son addiction au sexe. Si son héroïne a des points communs avec son auteure, elle raconte en avoir eu l’idée en suivant les rebondissements de l’affaire DSK à la télévision alors qu’elle venait de donner naissance à son fils Emile. A l’époque, elle explique dans les colonnes de Libé : « J’étais fascinée, comment pouvait-on mettre ainsi sa vie en péril ? Mais je trouvais plus intéressant d’étudier cette addiction au sexe du côté d’une femme. J’ai toujours eu envie de parler de la sexualité féminine. »

Dans le jardin de l’ogre arrive dans les librairies en 2014. C’est un succès. Même au Maroc. « Il a très bien marché parce que l’héroïne était une Française. Si elle avait été maghrébine, cela aurait été une catastrophe », avance Leïla Slimani.

Nounous romanesques

C’est un autre fait divers, un infanticide survenu à New York il y a quatre ans, qui a inspiré Chanson douce à l’écrivaine. « Le sujet est né du fait que moi-même j’ai eu des nounous dans mon enfance, j’ai été très sensible à leur place dans la maison, où elles sont à la fois comme des mères et des étrangères. (…) J’ai été touchée par leur place difficile, j’ai découvert qu’elles pouvaient être des personnages très romanesques », a-t-elle expliqué ce jeudi, en allant chercher son prix Goncourt.

Leïla Slimani attend actuellement un deuxième enfant et s’apprête à défendre son prochain livre, Sexe et Mensonge, qui sera publié en janvier aux éditions Les Arènes. Ce ne sera pas un roman, mais le résultat d’un travail de deux ans d’enquête sur la condition féminine au Maroc. « Il y a une intrusion constante des autorités [marocaines] dans l’intimité des femmes, une immense confusion entre vie privée et vie publique. (…) Quand on est une femme, on est obligés de vivre dans le mensonge perpétuel », déplorait-elle dans Elle.

De ce côté-ci de la Méditerranée, elle n’est que la cinquième femme récompensée du Goncourt depuis la création du prestigieux prix en 1903 et elle est l’une des plus jeunes lauréates. Ça, c’est une autre chanson.