«La Terre promise»: A 70 ans, Lucky Luke retrouve le souffle de sa jeunesse

BD Jul, le nouveau scénariste de l’homme qui tire plus vite que son ombre, s’inscrit magistralement dans la lignée de Goscinny avec « La Terre promise » qui sort ce vendredi…

Olivier Mimran

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Extrait de la couverture de "La terre promise"
Extrait de la couverture de "La terre promise" — Jul, Achdé (d'après Morris) & éd. Lucky Comics 2016

On avait presque fini par accepter l’idée que Lucky Luke ne serait plus jamais Lucky Luke ; en tout cas plus celui, si flamboyant qu’il s’est vendu plus de 300 millions de ses aventures, que créa Morris en 1946 et que sublima le scénariste René Goscinny de 1956 à 1978. Ces deux maîtres disparus, les scénaristes se sont succédé au chevet du cow-boy le plus célèbre de la bande dessinée franco-belge sans jamais parvenir à en ranimer l’esprit d’origine… Et puis Jul est arrivé, qui a si bien compris les codes de la série que son premier scénario, La terre promise, n’aurait pas été renié par le grand Goscinny !

© Jul, Achdé (d’après Morris) & éd. Lucky Comics 2016

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Une famille de migrants juifs européens

Cette réussite résulte d’abord d’une vraie audace : dans La terre promise, en librairie ce vendredi, Lucky Luke accepte d’accompagner, à travers le Far-west, une famille de migrants européens… et juifs ! Ouch ! Le parti pris, qui renvoie indirectement à une actualité bouillante, apparait un peu casse-gueule. « Dans un premier temps, l’idée a effectivement un peu fait peur à mes éditeurs, confie Jul à 20 Minutes. Mais ils ont décidé de me faire confiance sur ma capacité à désamorcer les choses par le décalage et l’humour ».

Il faut effectivement reconnaître qu’en terme d’humour, cet agrégé d’histoire sorti de Normale Sup' a du répondant : depuis Il faut tuer José Bové, sa première BD (1998) jusqu’à Silex and the City, sa série « préhistorique » à succès ( adaptée par Arte en dessin animé), ce grand admirateur de Goscinny possède les mécanismes - jeux de mots, comiques de situation et de répétition etc - qui provoquent invariablement le rire.

Jeux de mots à gogo

On a donc droit à un mix heureux de Lucky Luke et de Rabbi Jacob, avec son lot de clichés savoureusement moqués (le grand-père obsédé par le shabbat, la mère protecrice qui gave Lucky Luke de carpe farcie - berk ! -, un fils cow-boy que sa famille croit avocat, etc). Les jeux de mots, surtout, sont légion, mais Jul a eu l’intelligence de les adapter à un récit qui s’adresse à plusieurs générations de lecteurs.

« Lorsque l’on parle de Juifs, même dans une fiction, ça résonne fatalement avec des choses contemporaines, souligne Jul. On ne peut pas traiter ce sujet en occultant des références à la Shoah ou au conflit israélo-palestinien ; mais comme ce serait anachronique, je le fais à travers des clins d’oeil à base de jeux de mots à double lecture. »

Le grand père juif, par exemple, répond à Lucky Luke qui s’excuse de l’inconfort d’un chariot : « Nous sommes des spécialistes de l’inconfort du voyage ». Plus tard, ce même papy se réjouit qu’après une attaque de bandits, Lucky Luke ait remporté « la guerre des six coups ». Ou lorsque la famille débarque en territoire Pieds-noirs (Blackfoot, en anglais, qui est une vraie tribu indienne), un capitaine de cavalerie a du mal à imaginer « des colons juifs dans les territoires ». Etc.

© Jul, Achdé (d’après Morris) & éd. Lucky Comics 2016

Echos à l’actualité

Drôlissime, hyper rythmé et animé (on a droit à de multiples attaques, des bagarres de saloon, des cavalcades endiablées et tous les ingrédients qui ont fait le succès de Lucky Luke), cet album s’appuie donc sur une actualité universelle. Mais pas seulement, finalement : « C’est un hasard, mais on peut faire un parallèle avec l’actuel drame des migrants : l’histoire de la terre promise, de gens qui fuient vers un autre pays à la recherche d’un avenir meilleur, c’est quand même tragiquement d’actualité », remarque Jul.

« Si on peut tous ensemble rire de ça, être léger sur des sujets aussi graves que la religion ou les migrants grâce à ce prisme-là, c’est un plus. On vit de telles crispations communautaires en France… alors en faisant appel à l’intelligence du lecteur et en lui rappelant cet ancrage affectif collectif qu’est Lucky Luke - parce que pour nous, c’est “nos ancêtres les cow-boys” autant que “nos ancêtres les gaulois” -, ça peut, je l’espère, rappeler qu’aimer, c’est rigoler dans la même direction. »

GARE AUX PASSIONS

L’enthousiasme sera-t-il unanime ? Pas sûr, car dès qu’il est question de Juifs, fût-ce dans une fiction, les passions se déchaînent. « Peut-être que des gens gueuleront “ah oui, les Juifs on en parle tout le temps” ou que d’autres fulmineront “on se moque de la religion, des rituels, c’est offensant”, reconnait Jul… Mais moi, j’ai plutôt l’espoir que la réflexion majoritaire sera de l’ordre de “ah, on peut enfin se marrer sur des sujets qui concernent les Juifs”, mais également “je ne connaissais pas cet aspect de la culture juive, la richesse de son patrimoine culturel”. Bref, j’espère qu’il en ressortira plus de positif que de négatif. »

© Jul, Achdé (d’après Morris) & éd. Lucky Comics 2016

Quoi qu’il advienne, ce Lucky Luke écrit par Jul (et toujours magnifiquement dessiné par Achdé, dont le trait est désormais la parfaite réplique de celui de Morris) restera un album-clef. D’abord parce qu’il prouve qu’un « après-Goscinny « est possible, ce dont tout amateur de BD commençait à sérieusement douter. Ensuite parce qu’en invoquant l’intelligence de ses lecteurs, il désamorce par l’humour les tensions que lui-même évoque. Du grand Art.

Les aventures de Lucky Luke tome 7 « La terre promise », par Jul & Achdé - éditions Lucky Comics, 10,60 euros