Preview BD: A 111 ans, Bécassine s'offre une seconde jeunesse

BD La doyenne des héroïnes de bande dessinée fait son grand retour en album, ce mercredi…

Olivier Mimran

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La Bécassine de 2016
La Bécassine de 2016 — © Corbeyan, Béja & éd. Gautier-Languereau 2016

Icône du patrimoine culturel hexagonal, la petite servante finistérienne est connue de tous… alors que très peu ont lu l’un des 29 albums de ses aventures ! Normal, ils datent du début du siècle dernier ; et si certains n’ont été édités en album qu’il y a une dizaine d’années, ils demeurent des récits un peu désuets qui n’ont que peu de chances de séduire le lectorat d’aujourd’hui.

Pour « dépoussiérer » le personnage fugitivement rappelé à nos mémoires, en 1979, à la faveur d’un tube de Chantal Goya, ses ayants droit en ont confié la destinée à l’expérimenté scénariste Éric Corbeyran (Le chant des Stryges, Le réseau Bombyce, Uchronie(s) etc.). Résultat ? Un nouvel - et surprenant - album de Bécassine (éd. Gautier-Languereau) dont l’intéressé relate la genèse à la suite de la preview ci-dessous. Bonne lecture !

Résumé : Bécassine part, pour les premières vacances de sa vie, retrouver son ami Zidore nouvellement installé en Provence. Sauf que pour y arriver, ce petit bout de femme qui n’a peur de rien doit traverser tout le pays depuis sa Bretagne natale. Et qu’elle emprunte le train, travaille dans un bouchon lyonnais, navigue sur une péniche ou visite une cave à vin, son voyage ne sera pas de tout repos !

Créée dans l’improvisation et l’urgence, en 1905, pour remplir une page vierge du périodique La semaine de Suzette, Bécassine n’aurait jamais dû devenir une star. Pourtant, le succès fut immédiat pour celle dont la légende dit qu’elle fut inspirée à sa conceptrice, Jacqueline Rivière, par une bonne maladroite et un peu gourde. Avec sa bouille toute ronde (dont on raconte qu' Hergé l’aurait involontairement « copiée » pour créer Tintin) et son caractère enjoué, la petite bretonne à tête de poupée a facilement séduit des générations de jeunes lectrices de l’époque.

Femme à records

Depuis, elle est devenue une recordwoman toutes catégories puisqu’elle est 1) la première héroïne de BD a avoir été affublée d’un pseudonyme (son « nom de baptême » étant Annaïk Labornez) ; 2) la première héroïne d’une BD française récurrente ; 3) une des premières héroïnes à avoir voyagé par le monde (chez les Turcs, les Indiens, en Afrique, un peu partout dans l’hexagone), à avoir piloté des motos, aéroplanes, automobiles (même un tramway !) et à avoir exercé cent métiers. Plutôt moderne, l’aïeule !!!

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Pourtant, plus d’un siècle après, Bécassine était naturellement un peu tombée dans l’oubli. Aussi Éric Corbeyran a-t-il été surpris lorsque son éditeur historique l’a contacté pour lui proposer « d’adopter » le personnage : « J’ai trouvé l’idée complètement folle et je me trouvais alors dans une période où je ressentais le besoin de me lancer des défis sur le plan professionnel. Et puis j’étais plutôt flatté qu’on ait pensé à moi pour cette aventure ».

« Un personnage très attachant »

Né en 1964, le scénariste avoue pourtant qu’il ne connaissait alors de Bécassine que son aspect : « Il m’a fallu partir à la découverte de son univers. Comme tout le monde, je connaissais le personnage car il fait partie - au même titre que Tintin ou Astérix - de notre patrimoine ; mais je n’avais aucune idée du mécanisme des récits qui la mettaient en scène, ni du style d’histoire qui convenait pour lui rendre honneur. Je me suis donc plongé dans la lecture de ses albums et me suis surpris à trouver le personnage très attachant ».

© Corbeyran, Béja & éd. Gautier-Languereau 2016

Moderniser, mais respecter

« J’avais pour objectif de “moderniser” la narration, mais de conserver le personnage tel qu’il avait été créé ». De fait, la Bécassine de Corbeyran (et Béja, excellent, au dessin) est à la fois différente et conforme à la Bécassine de Caumery et Pinchon. Différence la plus flagrante : alors qu’elle n’avait jamais parlé, son visage étant d’ailleurs dépourvu de bouche, voilà qu’elle en a une en 2016 et qu’elle se voit douée de parole !

« Ça n’a pas été simple à mettre en place et je n’y suis pas parvenu du premier coup, souligne Corbeyran. Le “parler” Bécassine n’est pas évident à appréhender et son univers s’exprime aussi très fortement à travers ses expressions. Il fallait donc que mes dialogues “sonnent” comme du Bécassine et en même temps que ce soit facilement “lisible” par des lecteurs d’aujourd’hui. »


« Elle a un côté très premier degré, comme les enfants »

Du coup, l’héroïne des Vacances de Bécassine parle. Elle est même très très volubile, ce qui fait ressortir sa naïveté (qui a toujours été son trait de caractère principal). De quiproquos dûs à une mauvaise appréhension du français (Bécassine étant issue, rappelons-le, d’un milieu profondément rural) en malentendus causés par son ingénuité, la Bécassine de 2016 porte aussi bien son prénom - tiré du terme « bécasse », c’est-à-dire un peu stupide - que la Bécassine de 1905 !

On rit donc beaucoup de ses nombreuses mésaventures, non par méchanceté mais par attendrissement. « Bécassine est un personnage de comédie, confirme Corbeyran. Elle a le sens de l’à-propos, est toujours partante pour tout… mais elle prend tout au pied de la lettre, ce qui la met parfois dans des situations qui suscitent la moquerie des autres personnages et le plaisir du lecteur. Elle a un côté très premier degré, comme les enfants, et c’est ça qui à mon sens lui confère cette fraîcheur qui la rend si populaire. C’est cet aspect que j’ai tenté de conserver comme trait de caractère dominant ».

© Corbeyran, Béja & éd. Gautier-Languereau 2016

Des cases au grand écran

Toujours à l’aise dans son « “début de siècle”, que j’ai volontairement souhaité ne pas dater avec précision pour conserver une vraie liberté », Bécassine opère donc un retour gagnant : débordantes de fraîcheur, trépidantes, ses nouvelles aventures augurent d’une belle et longue « seconde carrière »… si les lecteurs adhèrent. « Pour le moment, nous n’avons signé que pour un album, Je ne sais pas quel sera son destin, mais si on me demande une suite, je n’hésiterai pas à foncer tête baissée ! », s’enthousiasme Corbeyran (signalons que l’avenir éditorial de Bécassine recevra également un soutien de poids en 2017, quand sortira le long-métrage que lui consacre le réalisateur Bruno Podalydès).

Les vacances de Bécassine, de Corbeyran & Béja - éditions Gautier-Languereau, 13,95 euros
En librairie le 19 octobre 2016

Versions et hommages

Pour accompagner la sortie de l’album Les vacances de Bécassine, les éditions Gautier-Languereau publient également, le 19 octobre, une version « Luxe » (au tirage limité et agrémenté d’un cahier de 16 pages complémentaires) ainsi qu’Hommage à Bécassine, qui compile 30 réinterprétations graphiques de l’héroïne éternelle par des auteurs de BD contemporains, parmi lesquels Zep, Fabrice Parme, Frank Margerin, Chantal Montellier, Uderzo, Catel, Martin Veyron etc.

Les vacances de Bécassine version Luxe, de Corbeyran et Béja - éd. Gautier-Laugueureau, 29,95 euros
Hommage à Bécassine, éditions Gautier-Langueureau, 13,95 euros