Aurélia Aurita, une dessinatrice «sexploratrice»

INTERVIEW Aurélia Aurita, auteure des «Fraise et Chocolat 1 et 2», dessine les relations sexuelles de façon à la fois cash et cocasse...

Propos recueillis par Alice Antheaume

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"Fraise et Chocolat", une BD signée Aurélia Aurita
"Fraise et Chocolat", une BD signée Aurélia Aurita — DR

Entre le Japon et la France, Aurélia Aurita, Française d’origine cambodgienne, croque dans ses BD sa relation avec Frédéric Boilet, son amoureux, dessinateur également. Entre eux, vingt ans d’écart et une passion sexuelle rare, dessinée de façon à la fois cash et cocasse. Interview d’une dessinatrice «sexploratrice» qui aime répondre aux questions par d’autres questions…

Votre fiancé n’est-il pas gêné de voir sa sexualité exposée dans deux livres, «Fraise et Chocolat 1» et «Fraise et Chocolat 2» (voir trois planches ici)?

Non, car je le fais avec sa complicité. C’est d'ailleurs lui qui m’a donné l’idée de publier les déclarations d’amour en BD que je lui adressais. Ce qui, au départ, n'était destiné qu'à lui seul forme maintenant le premier chapitre de «Fraise et Chocolat» (publié en 2006). J’y racontais les premiers jours de notre relation amoureuse. Dans «Fraise et Chocolat 2», j’ai voulu décrire comment cette relation avait évolué. Frédéric est mon premier lecteur. S’il ne rit pas, s'il n'est pas ému, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Alors on réajuste ensemble, ici une phrase, là un dessin.

Dans vos BD, on voit Chenda, le personnage féminin, nue, dans des positions improbables, utilisant parfois des légumes dans un but érotique. Avez-vous des limites? De la pudeur parfois?
Mes seules limites sont de savoir si, d’une part, l’histoire vaut la peine d’être racontée - car ce n’est pas parce que quelque chose m’est arrivé que c’est intéressant à dessiner, et si, d’autre part, je suis capable de la transcrire. Avec l'autobiographie, on est vite guetté par l’auto-apitoiement ou la complaisance. Quand je pense manquer de recul ou de maturité pour traiter une histoire, je préfère m'abstenir.
Quant à la question de la pudeur, disons que Chenda est un personnage que le lecteur s’approprie et qui finit par m’échapper. Dès l’instant où je mets les personnages en scène, cela devient une fiction. En 192 pages d’un livre, je sélectionne, transforme, réécris et fais des ellipses. Au final, le livre ne raconte qu'une toute petite partie de ma vie...

Comment faites-vous pour parler de sexe sans être vulgaire?
Parler de vulgarité, c’est déjà avoir un jugement esthétique. Pourquoi telle chose est belle? Pourquoi telle autre est laide? Le débat est sans fin. Moi, j’aime les choses qui sont sur le fil, qui flirtent entre grotesque et sublime. Dans le roman d’Annie Ernaux, «La Place», il y a une scène incroyable, celle où elle parle de la mort de son père. Elle raconte comment le cercueil, trop grand, ne peut passer dans la cage d’escalier. Cela pourrait être ridicule, mais non: toute l'émotion de cette scène, toute sa beauté sont au contraire dans le détail de cette réalité brute. Vous savez, la vie est la meilleure des scénaristes.

A lire: «Fraise et Chocolat 1 et 2», éditions Les Impressions Nouvelles, 16 euros chaque.