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ENIGME

Pourquoi Elena Ferrante, énigme littéraire mondiale, tenait tant à son anonymat

Gardée secrète depuis plus de 25 ans, l’identité de l’auteure italienne au succès planétaire a été livrée dimanche, au mépris de son droit à l’anonymat, qu’elle avait justifié très clairement au printemps 2015…

Le journaliste italien Claudio Gatti a enquêté pendant des mois et des mois. Fouillé des dizaines et des dizaines de documents immobiliers et fiscaux. Avec succès: il est parvenu, dimanche, à ses fins. En révélant une affaire géante d’escroquerie ? De fraude ? Après les Panama Papers, les Napoli Papers ? Hélas, non… ce qu’il tient, triomphant, c’est un nom. Celui de la romancière italienne qui avait choisi de dissimuler, depuis plus de vingt-cinq ans, son identité sous le pseudonyme d’Elena Ferrante.

#FerranteFever

Elena Ferrante ou « l’un des plus grands auteurs de notre temps », pour le New York Times... Révélée au monde entier par sa fresque entamée en 2011 avec L’amie prodigieuse, épopée intime contant l’amitié entre deux fillettes napolitaines sur trois décennies, Elena Ferrante a écoulé sa saga à plus de 2 millions d'exemplaires, traduite en plus de quarante langues. En France, après la parution des deux premiers tomes chez Gallimard, le troisième est attendu pour janvier prochain et les «fans» sont fébriles.

Louée, admirée, Elena Ferrante est toujours restée à l’ombre de son pseudonyme. Aucune photo, ni apparition publique. Aucune « fausse » apparition non plus, comme celle de Thomas Pynchon qui, comme le rappelleLe Monde, avait envoyé un acteur recevoir son prix, en 1974. Très peu d’éléments : on savait qu’elle était originaire de Naples, et qu'elle reconnaissait une dimension autobiographique à son œuvre. A peine plus. Feuilleton littéraire italien depuis vingt ans, le mystère autour de son identité est peu à peu devenu mondial, la presse livrant hypothèse sur hypothèse et les lecteurs se perdant en conjectures, comme en témoigne sur Twitter le hashtag  #FerranteFever.

«Comme une criminelle»

Jusqu’à ce dimanche, donc, et le « scoop » du journaliste italien, paru simultanément sur Mediapart, dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung, et dans la New York Review of Books. Les traces d’un achat d’appartement gigantesque à Rome et d’une maison de campagne en Toscane, effectué au moment du succès des ventes de la saga, l’ont mené jusqu’à une traductrice… dont on se passera bien de donner le nom.

Si Elena Ferrante s’est échinée à cacher son identité pendant vingt-cinq ans, ce n’est pas par coquetterie, ni timidité, même. C’était pour elle un besoin comme un droit, et les réactions indignées ont fusé dès dimanche, à commencer par celle de son éditeur, « dégoûté par le journalisme qui consiste à enquêter sur la vie privée et traite une écrivaine comme une criminelle. » L’auteur Erri de Luca a jugé lui que « ce genre d’enquêtes patrimoniales ferait mieux d’être menées pour débusquer les fraudeurs plutôt que les écrivains ».

Très discrète dans la presse, Elena Ferrante n’était pas muette pour autant. Elle acceptait des interviews par écrit, et c’est auprès de la Paris Review, au printemps 2015, qu’elle justifiait le mieux son besoin d’anonymat.

L’intérêt d'écrire sous pseudonyme, disait-elle, avait évolué depuis sa décision initiale, au début des années 1990.

« A l’époque, j’avais peur à l’idée d’avoir à sortir de ma coquille. La timidité l’emportait. Puis j’en suis venue à ressentir de l’hostilité pour les médias qui n’accordent pas d’importance aux livres en eux-mêmes, et les évaluent en fonction de la réputation de l’auteur ».

Et l’auteure de rappeler que de nombreux auteurs italiens célèbres sont aussi universitaires, issus du monde de l’édition  ou d’autres domaines prestigieux. « Comme si la littérature, pour être jugée « sérieuse », avait besoin d’une validation extérieure ».

Elle insistait ensuite sur son « envie de témoigner contre le système d’autopromotion qu’imposent les médias » et expliquait :

« Ce qui n’a jamais perdu de son importance pour moi, ces 25 dernières années, c’est l’espace de créativité que cette absence [d’autopromotion] a ouvert pour moi. Une fois que j’ai su que mon livre pourrait venir au monde sans moi (…) cela m’a permis de voir l’écriture autrement. J’avais l’impression d’avoir libéré les mots».

Car pourquoi attacher une œuvre à la personnalité d’une auteure serait-il si indispensable ? Elena Ferrante précise :

« Il est devenu naturel de considérer l’auteur comme une personne qui existe en dehors de son texte, et d’estimer que si nous voulons en savoir davantage sur ce que nous sommes en train de lire, nous devrions nous pencher sur cette personne et en apprendre le plus possible sur sa vie plus ou moins banale. Mais maintenez cette personne dans l’ombre et l’on découvre que le texte contient plus ce que l’on imagine. Le texte prend possession de la personne qui écrit. Si nous voulons trouver cette personne, elle est là, sous nos yeux, en train de révéler son moi intérieur qu’elle-même ne connaît pas réellement ».

L’argument n’aura pas convaincu Claudio Gatti, qui invoque, lui, le droit d’informer le lecteur. Au micro de la BBC, il insiste : « Les lecteurs lui ont acheté des millions de livres, je pense qu’ils ont le droit de savoir quelque chose sur la personne qui a créé ces livres ». 

Il évoque Frantumaglia, un recueil de lettres et d'entrevues accordées par Ferrante, paru en Italie en 2003, et dont la traduction anglaise est attendue en novembre.  « Le problème est que Frantumaglia est plein de contre-vérités, a expliqué Claudio Gatti. Elle a menti sur la vie personnelle qu’elle a choisi de présenter. En tant que journaliste, je n’aime pas les mensonges et j'ai choisi de les exposer.» Et si le lecteur s’en fichait, lui, des «mensonges»?