Nuit Blanche : Estelle Delesalle va briser puis réparer les cœurs des passants

ART Pour Nuit Blanche, l’artiste Estelle Delesalle installe plusieurs ateliers de façonnage, destruction et réparation de cœurs en bois brut le long de la Seine…

Benjamin Chapon

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Pour Nuit Blanche 2016,  De Amore - 2. L'Ermitage des consolations, 2016.
Pour Nuit Blanche 2016, De Amore - 2. L'Ermitage des consolations, 2016. — Estelle Delesalle/Jean-Marc Ferrari

La nuit de samedi 1er octobre 2016 sera la nuit de l’amour. Pour cette édition, Jean de Loisy, directeur artistique de Nuit Blanche,a conçu un parcours amoureux le long de la Seine avec des œuvres et performances en lien avec le « songe amoureux » de Poliphile, héros d’un roman très populaire au Moyen-Âge. Mais comme l’amour, comme la vie, n’est pas un long fleuve tranquille. Estelle Delesalle et Jean-Marc Ferrari ont conçu la performance intitulée De Amore.

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Première étape de leur installation, le pont d’Arcole accueillera un véritable atelier de taille d’arbres. Une trentaine de troncs de bouleau vont être acheminés au cœur de Paris. Là, quatre bûcherons tailleront de petits cœurs en bois. « Ils en feront le plus possible au cours de la nuit, explique Estelle Delesalle. On aura aussi des compagnons du devoir qui façonneront les cœurs de bois pour arrondir les angles en quelque sorte. Puis ils seront teints, séchés… On anticipe une forme de frénésie. Il y aura aussi des chefs qui cuisineront des cœurs [de bétail] pour nourrir les bûcherons. Il y a des questions de sécurité assez complexes, bien sûr. On amène quand même des haches et des tronçonneuses… Bon, pour les manier, on a les bûcherons champions de France. Ils font un vrai show, c’est incroyable. »

C’est sérieux l’amour

Les deux artistes puisent dans l’imaginaire médiéval pour imaginer leur performance. « Dans la symbolique médiévale, le cœur est le siège de l’âme, explique Estelle Delesalle. Selon le De Amore, de Marsile Ficin, quelque chose bascule quand on tombe amoureux, une partie de notre cœur va dans le corps de l’autre. Nous avons voulu redonner du sens à la violence du sentiment amoureux avec cette installation. » Car après avoir été façonnés, et avant d’être donnés aux passants, les petits cœurs de bois seront coupés en deux à la hache, abîmés, massacrés… « Le Moyen Age a théorisé les sentiments amoureux là où l’époque contemporaine nous parle des corps. Au Moyen Age, on distinguait plusieurs étapes de la vie d’amour. A un moment, il est question de réparer les cœurs. Dans Le Livre du cœur d’amour épris, un roman médiéval formidable, le duc René d’Anjou parle d’un hôpital d’amour. Dans notre performance pour Nuit Blanche, on a créé cet espace doux et silencieux qui offre un moment d’apaisement aux gens. »

Arrivés à hauteur de la passerelle Debilly, entre le musée du Quai Branly et le Palais de Tokyo, les visiteurs de Nuit Blanche pourront discuter paisiblement et voir leurs cœurs de bois réparés. « Il y aura des cordonniers, des botanistes, des infirmiers… Plusieurs corps de métiers pour réparer les cœurs de bois et parler avec les gens. Ce sera un moment d’intimité douce et poétique. Chacun pourra repartir avec son talisman. » Pour la jeune artiste, cette performance est proprement artistique parce qu’elle propose de créer un moment rare de partage. « Tout le monde est déjà tombé amoureux, tout le monde a déjà été blessé. C’est un lieu commun intime mais on n’a pas souvent l’occasion d’échanger là-dessus. Le processus de notre installation est spectaculaire parce qu’on a voulu être généreux. C’est une entrée simple et légère pour ouvrir une brèche et parler de quelque chose de sérieux. C’est sérieux l’amour ! Au Moyen Age, la maladie d’amour était considérée comme une vraie maladie. Pour s’en guérir, il fallait « déposer blessure », aller dans des lieux de larmes et de lamentations. Dans notre culture, l’amour a été quelque chose d’important à une époque. »