Les séries ne sont de la culture que pour 13% des Français. C'est une blague?

OPINION Selon les résultats d'une étude du ministère sur la représentation de la culture, les Français placent les musées et la science très loin devant les séries et les jeux vidéo. Explications... 

Annabelle Laurent

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Vous nous avez fâché Don Draper.
Vous nous avez fâché Don Draper. — AMC/Mad Men

Les grands fans de séries coulent aujourd'hui de jours heureux. Ils viennent de passer un été fabuleux à enchaîner The Get Down, la nouvelle saison de You’re the Worst et d'autres plus «vieilles» et tout aussi géniales,et personne ne leur en a tenu rigueur. A peine ont-ils eu le droit au regard atterré de leur grande tante à cette réunion familiale du 15 août – « mais quelle perte de temps, quand même… et tu ne lis plus rien j’imagine » – mais dans l’ensemble, c’est entendu : les séries sont un bien culturel au même titre qu’un livre, un disque, et il faut vraiment être resté bloqué dans les années 1970 pour penser le contraire.

Sauf que…

Sauf que c’est plus compliqué que ça, bien sûr. Intégrer les séries à l’univers de la culture est très loin d’être évident, démontre une étude [PDF] publiée par le ministère de la Culture et de la Communication au sortir des journées du Patrimoine. Consacrée aux « Représentations de la culture au sein de la population française », l’enquête a soumis au panel une liste d’activités dont celui-ci devait juger si elles entraient ou non dans le périmètre de la culture.

Visiter un musée ou un monument ? « Oui, dans tous les cas », répondent 84 % des sondés. La « science » ? Un grand oui aussi, à 77 %, puis viennent les « voyages », la « cuisine » (l’Unesco approuve), et loin, bien loin derrière, les séries télévisées, considérées comme appartenant « dans tous les cas » au périmètre de la culture pour… 13 % des Français. 41 % précisent que « ça dépend des cas », souhaitant sans doute distinguer Les Soprano de Dallas.
Pour 46 % du panel en revanche, aucune repêche possible : les séries ne font « en aucun cas » partie de la culture. 

– Appartenance de 27 domaines et activités au périmètre de la culture
– Appartenance de 27 domaines et activités au périmètre de la culture - Ministère de la Culture et de la Communication

Les jeux-vidéo, de la «culture» pour 7% des Français seulement 

Suivent les jeux vidéo, pour lesquels le constat est encore pire - ce qui mériterait un autre article à part entière: seuls 7 % des sondés les voient appartenir à la culture « dans tous les cas », et c’est un grand non pour 63 % du panel. Plus bas encore, on ne trouve guère que les émissions de télé-réalité… «Malgré le savoir-faire technique et artistique avéré des concepteurs de jeux vidéo, notamment français, et le soutien dont ils bénéficient de la part du ministère de la Culture et de la Communication, le rejet du jeu vidéo hors de la culture marque son appartenance au domaine des distractions dénuées de caractère culturel pour une majorité de Français», souligne le rapport. 

Comment expliquer de tels résultats ?« L’un des résultats les plus remarquables est la relative faiblesse des écarts entre catégories d’âge, de revenues, de niveau de diplôme, de catégorie socioprofessionnelle ou de lieu d’habitation », note le rapport. En effet, les 15-24 % sont 21 % à intégrer les séries télévisées au périmètre culturel, contre les 13 % de l’ensemble, tandis que les diplômés de l’enseignement supérieur sont 11 % à le faire. Des différences qui restent marginales.

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Rien d’étonnant? 

Il n’y a dans ces résultats « rien d’étonnant », juge le sociologue Bernard Lahire, qui enseigne à l’ENS Lyon et a travaillé sur les différences culturelles, notamment dans La Culture des Individus. Dissonances culturelles et distinction de soi (La Découverte, 2004).

Il note les scores impressionnants de la science, « prouvant la montée de la culture scientifique et technique, avec la multiplication des musées, la Cité des Sciences, le Futuroscope… Il y a quelques années, la science n’aurait pas été citée comme appartenant à la culture. » Mais au sujet des séries, « il n’aurait pas prédit que les résultats seraient si bas malgré tout ». 

Des séries, non, jamais, je ne vais qu'à l'opéra 

Il y a l’hétérogénéité du genre, d'abord. De Dallas aux Soprano, on l’a dit. « C’est un genre très dispersé, à l’inverse de l’opéra par exemple, confirme Bernard Lahire. Les séries sont un peu comme le rock, qui est le ventre mou de la musique par excellence : les enquêtes montrent que c’est la musique préférée des classes populaires comme celle des plus aisées. Evidemment, comme ça va de Johnny à Led Zeppelin… »

Mais le premier facteur reste la persistance des hiérarchies culturelles, estime le sociologue.

Jamais l'histoire de la télévision n'a connu un tel âge d'or créatif. Les séries sont un objet d'études universitaires. Un réseau international de chercheurs composé de juristes, géographes, philosophes a vu le jour en 2009 sous le nom de S.E.R.I.E.S, pour n'en citer qu'un. Les Presse Universitaires de France (PUF) leur consacrent une collection dédiée. Elles font la Une des magazines culturels. La Fémis a ouvert en 2012  sa formation de Séries TV. Etc, etc... Certes. Mais ce processus de légitimation n’efface pas d’un coup les hiérarchies culturelles, surtout dans un pays comme la France où elles sont très fortes, rappelle Bernard Lahire. Il souligne au passage la distinction avec les Etats-Unis où le « surmoi est beaucoup plus faible culturellement », et où les hiérarchies ont été « importées très tardivement, au milieu du 19e siècle », après une époque où « on se permettait de faire jouer du Shakespeare de manière extrêmemement populaire, comme un musical ». Les séries y passionnaient d'ailleurs les universitaires dès les années 1950. 

« Contrairement à l’idée que tout se vaudrait aujourd’hui dans la culture - ce que décrit Alain Finkielkraut dans La défaite de la pensée (1987)- les gens mélangent les registres mais d’une certaine façon, savent très bien où sont «les torchons et les serviettes»», estime le sociologue. 

Reste à suivre l'exemple du jazz 

« Or il y a de tels écarts, des avances prises historiquement comme celle du cinéma sur les séries… La légitimation prend du temps, comme c’est le cas pour la BD, les polars… Pour le jeu vidéo, c’est encore pire : parce qu’ils ont encore (relativement) peu de défenseurs du côté des médias et des institutions. »

Mais même si la légitimation prend du temps, la norme culturelle est bien sûr évolutive, avec des progressions d’une rapidité spectaculaire, comme celle du jazz, longtemps méprisé et considéré il n'y a pas si longtemps comme « de la musique d’esclaves »

Le rapport note à ce titre que «l'acception plus extensive de la culture des personnes diplômées du supérieur» et formule «l’hypothèse de la diffusion, depuis la création du ministère chargé de la Culture dans les années 1960, des plus diplômés jusqu’aux personnes faiblement diplômées, d’une conception majoritaire de la culture ouverte, libérale, éclectique, tolérante, susceptible d’intégrer un grand nombre d’activités faisant sens, et dépassant une vision étroite, scolaire ou intimidante de la culture». De quoi être optimistes, donc. 

N'oublions pas, enfin, l’effet valable pour toutes les enquêtes sociologiques : celui qui conduit les sondés à « surestimer les pratiques qu’ils considèrent comme légitimes ». « Bourdieu passait son temps à dire qu’on ne répond pas à la question «Qu’est-ce que j’écoute?», mais à «Qu’est-ce qui est déclarable parmi ce que j’écoute ?»». 

Alors, quelles sont les séries déclarables, parmi celles que vous regardez ? On attend vos réponses dans les commentaires.
Et on vous laisse vous battre sur ce classement des «100 meilleures séries de tous les temps» fraîchement publié par Rolling Stones