Orthographe: Des Grammar Nazis repentis racontent pourquoi ils ne vous embêteront plus avec vos fautes

CORRECTION Alors que les livres sur l'orthographe et la grammaire se multiplient, les donneurs de leçons connectés se font plus discrets…

Benjamin Chapon

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Bernard Pivot a lu cet article avant le passage du correcteur orthographique, il en restait sans voix.
Bernard Pivot a lu cet article avant le passage du correcteur orthographique, il en restait sans voix. — Lionel Urman/SIPA

On peut les appeler stalkers ou trolls, mais ils détestent les anglicismes et vous risquez par conséquent de les courroucer encore plus. Ces irréductibles défenseurs de la langue française sur les réseaux sociaux (et les sites d’info en ligne ouverts aux commentaires…) qui signalent, avec plus ou moins de véhémence, les fautes de grammaire et d’orthographe, voire les banales fautes de frappe, préfèrent se définir comme des Grammar Nazis. Certains affichent même ces mots-dièse dans leurs bios Twitter. Jusqu’au jour où, pour certains, ils décident de lâcher l’affaire.

Les Grammar Nazis aiment les jeux télé
Les Grammar Nazis aiment les jeux télé - Stts116

C’est le cas d’Yves. Il crée son profil Twitter en 2009. « Mon deuxième tweet est une remarque sardonique sur l’orthographe du tweet d’un ami. » Très vite, il se prend de passion pour ce sport. Sur Facebook aussi, il signale les fautes et les approximations grammaticales. « Au début, j’étais factuel. Je corrigeai la faute et expliquai la règle. Mais peu à peu, j’ai commencé à m’ennuyer et à m’agacer. Plus on suit de comptes, plus on voit de fautes. C’est là que j’ai commencé à être plus ironique, parfois méchant. Je disais juste "Relis-toi", comme un prof à son élève. »

Ils croivent bien faire

Yves n’est pas, du tout, un cas isolé. Les donneurs de leçons sont légion sur les réseaux sociaux. Le succès de la page Facebook Bescherelle ta mère le démontre :  l’humiliation publique des personnes à la grammaire approximative est très populaire. Et il existe tout un business autour de l’amour des Français pour leur langue. Grammaire Fun objectif zéro faute (L’Archipel), 99 dessins pour ne plus faire de fautes(Opportun), L’Art de la ponctuation(Points)… Chaque mois, de nouveaux ouvrages sont publiés sur le sujet.

Sonia a également un passé de Grammar Nazi : « Constater que les gens n’attachent aucune importance à la langue dans laquelle ils s’expriment m’a toujours agacée au plus haut point. Je suis passionnée d’histoire des langues et des civilisations, d’étymologie, de règles et de logiques grammaticales. L’orthographe d’un mot dit tellement plus que le mot lui-même… A un moment, je me suis lancée dans cette croisade par amour, par amour pur et véritable. Et comme dans les véritables croisades, bien vite, le goût du sang m’a fait oublier ma quête première. »

Hitler, ce GrammarNazi
Hitler, ce GrammarNazi - REX/SIPA

Michel, instituteur à la retraite, a, dès sa découverte des réseaux sociaux, assumé sa fonction sociale de Grammar Nazi : « Je voudrais que les gens comprennent que, plus on a de vocabulaire, plus la vie est belle. Quand on maîtrise la ponctuation, nos pensées et nos réflexions sont plus claires et plus lisibles. » Michel voulait donner de l’amour donc. « Quand je me sens stressé, ou triste, ou en colère, ou déprimé, je prends un dictionnaire et je lis une page, une seule, mais du premier au dernier mot. Ça me fait un bien… C’est incroyable. Ça vaut largement une heure de yoga. »

Sa va tro loin

Et pourtant, Sonia, Yves et Michel sont aujourd’hui des repentis. « Mon plaisir, c’était de repérer des fautes chez ceux qui ont une profession intellectuelle. Les profs, c’est le rêve, raconte Sonia. Mais un jour, un prof m’a fait remarquer que vouloir à tout prix donner des leçons aux donneurs de leçons était quelque chose de particulièrement vaniteux. Je ne sais plus comment il avait tourné ça, mais ça m’a touchée. »

Les Grammar Nazis ont donc un cœur ? On aurait pu en douter tant ces êtres sont détestables. « A un moment, je consacrais jusqu’à deux heures par jour à des échanges sur Facebook et Twitter en lien avec l’orthographe et la grammaire, se souvient Yves. Parce qu’il n’y avait pas seulement le fait de repérer des fautes et de les signaler, mais aussi le service après-vente : gérer les gens blessés, ceux qui m’insultaient et ceux qui n’étaient pas d’accord avec mes corrections. »

Ils ont comme même un cœur

Yves se souvient du jour où il a cessé d’être un Grammar Nazi : « Un jour, j’ai discuté avec un mec qui avait signalé une faute de ponctuation dans le statut Facebook d’une amie qui remerciait les gens pour leurs condoléances à la suite du décès de sa mère… Il n’avait même pas vraiment lu le statut en question. Et j’ai compris que moi non plus, je ne lisais pas vraiment les statuts. Je me contentais de chercher les fautes. »

« Les gens se sont détournés de moi, se rappelle aussi Sonia. J’ai assez vite pris la mesure des choses. Quand des amis, dont je sais que leur amour de la langue est profond, ont commencé à me fuir parce que je les horripilais, j’ai décidé de tout arrêter. J’aurais pu continuer à pointer les fautes des gens que je n’aime pas, mais ça n’avait aucun sens. L’intransigeance m’a été nocive, je ne vois pas pourquoi la partialité ne l’eût pas été. » Surtout, nos Grammar Nazis repentis ont fini par souffrir de n’être perçus que par ce prisme. « J’ai réalisé qu’il était profondément vexant de voir son texte réduit à une faute d’orthographe quand certaines personnes ont commencé à me réduire à ma fonction de Grammar Nazi, explique Yves. A chaque fois que j’étais mentionné sur Twitter, il s’agissait d’une allusion à l’orthographe. Même mes amis proches ne me parlaient plus que de ça. »

Au jour d’aujourd’hui, sais plus rigolo

Nos Grammar Nazis ont expérimenté la souffrance, toutes proportions gardées, des victimes de harcèlement numérique. « Je suis un adulte, j’ai toujours plus ou moins maîtrisé les choses, explique Yves. Mais j’ai remarqué que chaque remarque sardonique sur les réseaux sociaux peut se retourner contre son auteur. Et les réponses sont au moins deux fois plus violentes, il faut savoir y faire face. » Sonia a honte d’avoir pu trouver cela « amusant » : « C’est vraiment stupide et certainement pas anodin. Quand on se définit Grammar Nazi, on place très loin le curseur de la haine. » Après avoir soldé son passé de Grammar Nazi en effaçant le maximum de traces sur les réseaux sociaux, la jeune femme s’est abondamment renseignée sur les phénomènes de cyberharcèlement.

« Je suis allée à un colloque d’Aroua Biri sur le sujet. Les chercheurs expliquent que l’identité sur les réseaux sociaux est devenue aussi profonde et complexe que l’identité sociale. Il n’y a pas de lecture superficielle des personnalités. On peut, sur Facebook, présenter les différentes strates de sa pensée. Mais, car il y a un « mais », un label comme celui de Grammar Nazi, opère comme un écran. On ne peut pas accéder à une personne qui se définit a priori comme cela. Même le second degré ne peut pas casser cet écran. »

Le monde de l’Internet serait-il plus beau si les Grammar Nazis disparaissaient ? Sans doute. La langue française souffrirait-elle de cette disparition ? Probablement pas.

>> Grammar Nazi ou non, n’hésitez pas à donner votre avis sur le sujet dans les commentaires. Les auteurs des messages avec les plus belles fautes de grammaire ne risquent rien…