Joann Sfar: «Dali, c’est ma dernière BD pour adultes avant longtemps»

INTERVIEW L’auteur de BD, qui consacre une exposition à Dali à l’occasion de la sortie de son nouvel album « Fin de la parenthèse », va désormais se consacrer au cinéma et aux albums pour enfants…

Benjamin Chapon

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Vue de l'exposition Joann Sfar à l'Espace Dali, à Paris
Vue de l'exposition Joann Sfar à l'Espace Dali, à Paris — B.CHAPON/20minutes

Une exposition, une BD, des cours aux Beaux-arts de Paris… Joann Sfar a, comme toujours semble-t-il, beaucoup d’activtés, et par là même beaucoup d’actualités.

Commençons par l’exposition : un dialogue avec l’œuvre de Salvador Dali, à l’invitation de l’Espace Dali, à Paris. Direction, Montmartre donc pour découvrir comment les cases de Sfar dialoguent avec des œuvres, sculptures, peintures, robes de Dali. Sur le chemin, l’inévitableplace du Tertre et ses peintres mal-aimés.

Une expo pour un album

Joann Sfar, lui, aime se frotter aux grandes figures de l’art. De Brassens à Gainsbourg, pour la musique, de Chagall à Bonnard, pour la peinture. Et maintenant Dali. Pourtant, le peintre surréaliste n’apparaît presque pas, sauf au détour d’une case, dans Fin de la parenthèse, album de BD  à paraître le 14 septembre chez Rue de Sèvres, mais déjà tiré et présenté dans l’exposition. L’histoire suit un peintre un peu paumé qui s’enferme pendant plusieurs jours avec des modèles pour faire des toiles de nues.

Une expérience qui ressemble à ce que Sfar a vécu après le traumatisant attentat à Charlie Hebdo après lequel il avait accepté une commande de grands tableaux de nues du musée d’Orsay.

Alors qu’il découvre la scénographie de l’exposition, Joann Sfar ne cache pas que l’actualité, depuis janvier 2015, a bouleversé son travail.

Cette exposition commandée par l’espace Dali fait un peu penser à celle du musée d’Orsay autour de Bonnard…

C’est un peu la suite logique, oui. Orsay m’avait commandé des peintures. Ça m’a permis de mettre une fille toute nue dans une baignoire, j’étais ravi. Ça s’est bien vendu en plus. J’avais beau appeler ça des peintures, ça ressemblait quand même à une séquence… Ça aurait été facile après ça de dire « je vais continuer à jouer au peintre ». Mais moi, je suis dessinateur de bande dessinée. Là, c’est donc une exposition qui utilise la bande dessinée. Il y a les œuvres de Dali et mes planches plus ou moins grossies. La scénographie fonctionne bien de loin ou de près. Chaque élément commente l’autre. J’aime bien aussi l’aspect enfantin des robes en lévitation.

 

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Une photo publiée par Chapon (@benjaminchapon) le 8 Sept. 2016 à 2h49 PDT

L’album de BD qui accompagne ou découle de l’exposition met en scène des modèles…

Il y avait cette photo de Dali qui me rendait fou : lui habillé et entouré de quatre femmes nues. J’ai repris un personnage inventé dans ma précédente BD et je l’ai enfermé avec quatre filles.

L’expérience avec le modèle pour les peintures d’Orsay ne vous avait pas suffi ?

Ce n’est pas un album autobiographique, c’est un stratagème. Mon personnage vit ça, donc je le vis aussi, je m’enferme avec quatre nanas pendant quatre jours. Je pensais faire une sorte de film Nouvelle Vague où les nanas discutent, tout le monde est au bord de la crise de nerfs. Je ne sais pas si c’est de la comédie ou autre chose.

 

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Une photo publiée par Chapon (@benjaminchapon) le 8 Sept. 2016 à 2h57 PDT

L’aspect autobiographique, ce sont les attentats…

Dans l’album j’ai dessiné Farida Khelfa, qui est une amie et la commanditaire des peintures. Elle se demande si il faut prévenir le peintre ou pas de ce qui se passe dans Paris et choisit de ne pas le prévenir et de le laisser finir son expérience artistique. Ce procédé sert évidemment à poser la question du dérisoire de l’activité artistique dans la gravité de ce qu’on traverse en ce moment. D’un côté, oui, le travail d’un artiste est dérisoire, mais c’est aussi pour ça qu’on se bat. Ce que fait ce peintre, c’est du nu mais pas du sexe. Le moment érotique, c’est quand elles mettent des robes, à la fin. S’habiller, se présenter au monde, ce n’est pas futile.

Il y a une grosse actualité sur la façon dont les femmes s’habillent.

L’idée qu’une femme puisse se promener court vêtue sans se faire embêter ça veut dire qu’on est dans une civilisation qui la respecte assez pour ne pas l’agresser. Un monde qui couvre les corps va très vite couvrir les idées, c’est une évidence. Le goût des beaux corps mène aux belles idées disait Platon.

Vous citez Platon pour justifier de peindre des femmes nues ? On dirait un étudiant des Beaux-arts…

Mais tout à fait. Je m’amuse avec les souvenirs que j’ai des Beaux-arts. On demande souvent aux étudiants de présenter leurs travaux, d’expliquer leur démarche. C’est ridicule et marrant. Là j’ai fait ça : « Ce livre est le compte rendu d’une expérience menée dans Paris entre quatre modèles et un dessinateur… » En le disant je suis moi-même mort de rire mais j’ai joué le jeu.

 

Expo Sfar/Dali

Une photo publiée par Chapon (@benjaminchapon) le 8 Sept. 2016 à 2h43 PDT

D’ailleurs vous allez devenir professeur aux Beaux-arts de Paris à la rentrée. Anxieux ?

Je vais être responsable d’un atelier. Je serai l’équivalent d’un directeur de thèse pour des étudiants avec lesquels je partagerai un atelier. Le thème de mon atelier sera « L’écriture et le dessin ». Ils ne feront pas forcément de la BD mais la BD sera autorisée, ce qui est une véritable révolution aux Beaux-arts. Mais je ne me la joue pas professeur. Je n’ai ni méconnaissance ni détestation pour l’art contemporain mais moi j’ai grandi dans la peinture pour vieilles dames et j’adore ça. Les Beaux-arts, c’est mon école, l’école que je n’ai jamais quittée. C’est chez moi.

Faut-il s’attendre à d’autres albums où vous vous frottez à de grandes figures de l’art ?

Pas avant un bon moment. Même si J’aime tout le monde, je suis très culture générale. Je me laisse facilement entraîner si on me propose des choses. Mais là, le livre s’appelle Fin de la parenthèse parce que j’ai perdu mon père et que j’en ai marre de me trouver des papas de substitution. Ça fait dix ans que je fais Gainsbourg, Brassens, Chagall, Saint-Exupéry… Dix ans que je rends hommage à des grands hommes, peut-être pour léguer à mes enfants un panthéon des gens importants à mes yeux. Là, faire un livre sur Dali dans lequel Dali n’apparaît pas, c’est une manière de dire que c’est fini. C’est ma dernière BD pour adulte avant longtemps. Je vais faire des albums de Petit Vampire et d’Aspirine, un personnage de Petit Vampire. J’ai envie d’imaginaire, de prendre de la distance avec le vrai monde qui m’angoisse beaucoup.

 

Expo Sfar/Dali

Une photo publiée par Chapon (@benjaminchapon) le 8 Sept. 2016 à 2h43 PDT

Vous avez grandi à Nice. Comment avez-vous vécu l’attentat du 14 juillet puis l’affaire du burkini ?

Evidemment que c’est absurde d’interdire une tenue de plage. Cependant je ne sais pas ce qu’il se passe dans la tête d’une personne qui, un mois après les attentats de Nice, arbore cette tenue sur la plage de Nice. Je suis désolé et mortifié qu’on parle plus de ça que des 80 victimes de Nice. Je vis mal qu’on traite les Niçois de racistes en oubliant de dire qu’ils sont juste traumatisés. Je ne sais pas ce que Dali aurait fait après tout ça mais il aurait sans doute fait une folie, un truc fou qui aurait provoqué un grand éclat de rire. Je manque de pensées iconoclastes en ce moment.

Dali vous accompagne depuis longtemps dans votre travail d’artiste ?

Les idées de Dali m’ont beaucoup aidé quand j’étais jeune adulte. J’ai suivi une éducation très religieuse et suivais des études très sérieuses en philosophie. Chez Dali, il y avait un mélange de folie et de raison, je le considérais comme un très grand théoricien. Pour cette expo, j’ai travaillé entouré de peintures de Dali. Et un matin, ça m’a frappé. La froideur et la distance de Dali, je ne la comprenais pas. Et à ce moment-là j’ai compris qu’il essaye de faire survivre la peinture d’église en construisant une religion autour de lui, il a confisqué le sacré. Là, je le dis comme une idée mais sur le moment ça m’a frappé comme une émotion.

Confisquer le sacré… C’est exactement le rôle que vous attribuez aux artistes.

Si les prêtres ne savent pas rester à leur place, il faut trouver d’autres moyens de subjuguer la jeunesse. L’art n’est pas réservé à une religion ou une ethnie. On ne peut pas vivre en paix dans une société où les gens se racontent que leurs religions sont incompatibles. La pluralité de croyances, c’est formidable quand il n’y a pas de refus de l’altérité.

 

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Une photo publiée par Chapon (@benjaminchapon) le 8 Sept. 2016 à 2h51 PDT