«M'intéresser aux crimes ne me démoralise pas mais me rend plus lucide», confie Christophe Hondelatte

INTERVIEW En exclusivité pour « 20 Minutes », Christophe Hondelatte qui va vivre cette saison sous le signe des faits divers sur Europe 1 et France 3. évoque son métier, son intérêt pour les affaires criminelles et son rapport à l’actu…

Propos recueillis par Fabien Randanne

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Christophe Hondelatte présente «Hondelatte raconte» sur Europe 1.
Christophe Hondelatte présente «Hondelatte raconte» sur Europe 1. — Hugho Mathy / Capa pictures/Europe 1

Christophe Hondelatte n’a pas de temps à tuer. Le journaliste, qui a fait sa rentrée le 22 août au micro d’Europe 1 avec Hondelatte raconte (1), consacre une grande partie de ses journées à l’écriture de ces longs récits quotidiens de faits divers célèbres. Il prépare également Crime et Châtiment, un nouveau programme judiciaire pour France 3, qui marquera son retour sur France Télévisions depuis son départ de Faites entrer l’accusé, en 2011. Si chaque minute lui est précieuse, il a pu trouver une demi-heure dans son agenda pour s’entretenir avec 20 Minutes sur ses émissions, son métier, son rapport aux faits divers et à l’actualité. 

Avec « Hondelatte raconte », vous investissez une nouvelle fois le domaine des faits divers. Cela vous passionne toujours autant ?

Je n’aime pas le mot « passion », il y a quelque chose de malsain dans ce terme. Cela fait seize ans que je travaille sur cette matière qu’est le fait divers et je m’interdis d’y avoir un rapport malsain. Je dirais plutôt que ça m’intéresse.

Et qu’est-ce qui vous intéresse particulièrement ?

Un fait divers, c’est un moment paroxystique dans la vie des hommes. En une minute, ou même une seconde, il se passe quelque chose qui va bouleverser la vie d’un individu et bien sûr celle de sa victime. Les vies sont explosées. L’enquête de la police entre dans la vie des gens sans qu’ils s’y attendent et dès lors leur vie appartient aux enquêteurs et au public.

Votre arrivée sur Europe 1 s’est décidée au milieu de l’été. Vous avez quand même pu envisager la rentrée sereinement ?

Oui, j’ai commencé à travailler en juillet sur mon lieu de vacances et, le 10 août, j’étais à Europe 1. Pour l’instant, on n’arrive pas à passer moins de quatre jours de travail sur un numéro de Hondelatte raconte. Heureusement, une équipe de trois personnes m’aide car il faut du temps pour collecter l’information. Je tiens à la précision, à la véracité, à ce que l’on reste près des faits et que l’on n’alimente pas les fantasmes. Cela demande de la rigueur. Je suis en train d’écrire sur l’affaire du docteur Godard, par exemple. Plusieurs personnes ont des théories bien précises sur sa disparition, parfois, on n’est pas loin du complotisme.

« Même si on me mâche le travail, il n’y a que moi qui peut choisir les mots de mes récits. »

L’écriture bien huilée, c’est la clé pour capter l’attention des auditeurs ? 

L’écriture demande beaucoup de temps, car, pour raconter et être certain qu’on nous écoute, il faut intensivement la travailler. Au total, un numéro représente quarante minutes de texte dit. Durant tout ce temps, il faut rester accessible.

Contrairement à « Faites entrer l’accusé », par exemple, vous ne pouvez pas vous appuyer sur des effets de mise en scène…

Je ne peux pas non plus réutiliser mes textes écrits pour la télé car ce sont deux types d’écriture bien différents. En télé, le commentaire s’efface derrière les images alors qu’en radio, il faut aller chercher l’auditeur. Si la voix est servie par une écriture à côté de la plaque, c’est ridicule. Les mots choisis, la structure des phrases ont toute leur importance, c’est énormément de boulot et toute une technique. Même si on me mâche le travail, il n’y a que moi qui peut choisir mes mots.

« Si on me dit : "C’est un type formidable", je pense "J’en ai entendu des histoires de types formidables qui ne l’étaient pas". »

Si on vous compare à Pierre Bellemare, ça vous flatte ou ça vous agace ?

(Un temps) Non, non, j’accepte. C’est quand même lui qui a inventé ce genre radiophonique. Maintenant, si on réécoute ce qu’il faisait, c’était une autre époque. Il avait la chance de raconter ses histoires extraordinaires à une époque où Internet n’existait pas. Aujourd’hui, la moindre information est vérifiable alors qu’avant personne ne pouvait aller chercher Pierre Bellemare sur un point de détail, hormis peut être deux ou trois spécialistes. Mais j’accepte bien entendu cette paternité.

Raconter des histoires de crimes glauques à 10h du matin, ce n’est pas un repoussoir à auditeurs ?

C’est un grand débat. Quand je regarde les choses à froid, je me dis qu’il n’y a aucune raison pour que cela pose problème. Les auditeurs sont généralement bien réveillés à ce moment-là. Ce serait différent si l’émission était diffusée à 7h, avec des histoires de crimes au sortir du plumard. On verra avec les audiences si cette programmation remporte ou non une adhésion massive, mais, à cet horaire-là, les autres radios font du talk-show, nous proposons une tout autre offre.

A en juger par les podcasts, il y a de quoi être optimiste : l’émission est la plus téléchargée sur iTunes en France…

Oui, je pense que c’est un bel indicateur. Et puis cela veut dire que les émissions vont vivre pendant des années, on pourra les réécouter, elles auront une deuxième vie. C’est la première fois que ça m’arrive. J’ai toujours fait du périssable à la radio, là, je m’inscris dans la durée.

« Un terroriste s’accroche à un projet politique, mais c’est un homme qui est avant tout un être pathologique. »

Il faut trouver suffisamment d’affaires pour alimenter l’émission…

Je ne veux pas que Hondelatte raconte ne traite que d’affaires que j’ai déjà traitées à la télévision. Je n’en aurai pas assez, d’ailleurs, j’ai fait 150 numéros de Faites entrer l’accusé, cela ne suffirait pas à alimenter toute la saison. Mais les faits divers des années 1950, 1960 et 1970 sont un puits sans fond. Ils sont difficiles à traiter en télévision car la plupart des protagonistes et témoins sont morts et qu’il existe peu d’images d’archives. Il y a des histoires assez extraordinaires, comme l’affaire Denise Labbé [une mère infanticide qui a défrayé la chronique dans les années 1950], qui est le reflet d’une époque.

Pourriez-vous consacrer des numéros de Hondelatte raconte aux récentes attaques terroristes ?

Oui, mais on ne pourrait le faire que d’une manière : en s’intéressant aux hommes. Un attentat est à chaque fois présumé politique. Or, je crois que c’est un crime comme les autres, que le moteur est intime, personnel, profond, qui appartient à l’homme qui fait exploser sa ceinture d’explosifs ou qui appuie sur la détente d’une kalachnikov pour faire feu. Ce type-là s’accroche à un projet politique, mais c’est un homme qui est avant tout un être pathologique. On le voit quand on enquête dans le détail sur la vie des terroristes. C’est plus complexe qu’il n’y paraît. Ils atteignent un niveau de névrose considérable. Daesh leur a offert le cadre pour passer à l’acte, mais ils sont fracturés de l’intérieur.

Dans quelques semaines, on vous retrouvera sur France 3 dans une nouvelle émission, « Crime et châtiment » (2), consacrée aux procès…

L’émission est axée sur les procès en appel devant la cour d’assises, à l’issue desquels, on obtient la vérité judiciaire : coupable ou innocent. Faites entrer l’accusé durait entre 70 et 90 minutes, là, on sera sur un format de 115 minutes. On entrera dans le détail du détail. Faire une émission comme celle-ci exige un temps fou. Il a fallu six mois pour livrer le premier numéro. Le deuxième est en cours de montage, rien que cette étape demande deux mois à deux mois et demi de boulot.

« C’est un soulagement de me dire que (…) je serai spectateur de cette campagne présidentielle et que je n’irai pas touiller la merde. »

Passer autant de temps à parler de meurtres, à relater des faits souvent sordides, a-t-il un impact sur votre moral ?

Pas du tout. Approcher le crime de près et s’y intéresser rend plus lucide. Un crime, c’est un masque qui tombe. Je ne m’investis pas affectivement mais intellectuellement dans ce travail. Cela ne m’atteint pas. Cela apporte vraiment de la lucidité. Quand on me dit : « C’est un type formidable », je pense « J’en ai entendu des histoires de "types formidables" qui ne l’étaient pas ».

L’actualité dite « chaude » ne vous manque-t-elle pas ?

Je ne fais pas d’actu cette année et c’est la première fois que ça m’arrive. Je n’avais pas de disponibilités, je ne pouvais pas par exemple présenter une tranche d’info du lundi au vendredi. C’est nouveau, ça change et j’aime le changement. Je sais que les confrères sont excités par cette année présidentielle et que cette période est un moment essentiel dans la vie d’un journaliste. Mais moi, elle me fait peur, je la trouve inquiétante. La France ne va pas bien, c’est visible dans les débats actuels, liés à l’islam notamment. Je trouve ça fatigant et désespérant. C’est un soulagement de me dire que, pour une fois, je serai spectateur de cette campagne et que je n’irai pas touiller la merde. Là, ça va me reposer. Je ne dis pas que je ne referai pas de l’actu, loin de là, mais c’est épuisant d’alimenter en permanence le débat qui traverse la France et qui est douloureux.

(1) Hondelatte raconte, du lundi au vendredi, à 10h30, sur Europe 1
(2) Crime et châtiment, prochainement en prime time sur France 3