Rihanna, Drake, Sia... Comment la pop music s'est emparée du dancehall ces deux dernières années

MUSIQUE Rihanna, Drake, Sia, Justin Bieber: Tous se sont tournés vers des sonorités tropicales pour leurs derniers projets…

Pierre Cloix

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Rihanna est l'une des figures de proue de la « pop-dancehall »
Rihanna est l'une des figures de proue de la « pop-dancehall » — Youtube/RihannaVEVO

La pop music qui règne sur les différents classements de ventes, que ce soit en France où à l’étranger, a pris ces derniers mois un tournant définitivement caribéen, jamaïcain et plus généralement dancehall. A la mi-août 2016, sur les cinq morceaux au top du Billboard 100, au moins trois d’entre eux possèdent des éléments et des sons « tropicaux » : Drake avec One Dance, Major Lazer et Justin Bieber avec Cold Water et en numéro 1, Sia et Sean Paul pour Cheap Thrills. Rien que l’évocation du nom de Sean Paul devrait mettre la puce à l’oreille des plus sceptiques, le chanteur de dancehall n’avait pas eu un tel succès depuis 2005…

Même Justin BIeber s’y est mis

Que les dignes représentants du dancehall remettent le genre sur les podiums, soit. Mais là, le retour en grâce du genre vient de là où on l’attendait peut-être le moins. Il faut avouer qu’en entendant les premières notes du tube Sorry de Justin Bieber, il y avait de quoi être surpris : juste après What Do You Mean, le choix était particulier. Les percussions ne trompent personne, elles nous viennent tout droit du dancehall, et si jamais il restait le moindre doute, les mouvements de danse de la vidéo accompagnant le morceau terminent le travail.

Un an plus tôt, Jamie XX (producteur reconnu/moitié du groupe électronique The XX) dégainait de nulle part I know There’s Gonna Be (Good Times) : Si le jeune anglais avait toujours tiré inspiration des caraïbes, ce morceau enlève toute ambiguïté : Jamie XX utilise des steel pans dans sa production, un tambour métallique venu de Trinité-et-Tobago. Young Thug et surtout Popcaan, fiers représentants de la Jamaïque, viennent compléter le tableau.

 

D’ailleurs Popcaan n’en est pas à son coup d’essai. En 2014 il sort l’album Where We Come From qui se vend à seulement 995 copies en première semaine aux Etats-Unis (pour indication, le disque d’or est à 500 000 albums). Ce n’est qu’un semi-échec puisque le Jamaïcain va lentement et sûrement s’infiltrer dans le monde du rap, puis de la pop. C’est dans ce laps de temps qu’il rencontre Drake, le roi des crossovers et des mélanges de genre. N’en jetez plus, Popcaan est présent partout sur la mixtape de « Drizzy »,If You’re Reading This It’s Too Late sortie en février 2015. Sa participation reste néanmoins subtile : il ne chante pas, c’est un rôle de « narrateur » qu’occupe le Jamaïcain à travers le projet. Drake est conquis. Le rappeur canadien avait déjà l’habitude d’utiliser le patois jamaïcain (très présent à Toronto), il ne restait plus qu’à incorporer tout ça dans sa musique : c’est chose faite avec son dernier album Views où l’on peut trouver des morceaux comme Controlla (Popcaan se trouvait sur la version initiale), One Dance ou Too Good avec Rihanna.

Rihanna en habituée du genre

Rihanna, elle aussi, est coutumière de ces morceaux qui sonnent caribéens : à juste titre, la chanteuse vient de La Barbade. En conséquence, au milieu des We Found Love et autres Umbrella, on trouve des pépites qui reprennent tous les codes du dancehall insulaire : Pon Da Replay, Rude Boy ou Man Down sont autant d’exemples de cette profonde inspiration. Mais le morceau le plus représentatif de cette nouvelle mouvance, et accessoirement numéro 1 pendant 9 semaines, c’est bien le morceau Work. D’ailleurs, la Barbadienne y est accompagnée de… Drake.

Dans Work, Rihanna utilise également le patois jamaïcain (sur les réseaux sociaux, certains ont eu du mal à comprendre) : « Haffi » pour « have to » (devoir en français), « Meh nuh cyar if him hurt » pour « I don’t care if he’s hurt » (comprenez : je m’en fous s’il est blessé). Quelques semaines plus tard, le clip du morceau viendra mettre en lumière l’évidence : Work sort tout droit d’une block party jamaïcaine, l’aspect pop en plus. A l’écriture/production du morceau, deux proches de l’entourage de Drake : PARTYNEXTDOOR, chanteur canadien dont la mère est jamaïcaine et le père de Trinitié-Tobago, et Boi-1da, né à Kingston. La boucle est bouclée.

Appropriation culturelle ?

Problème, quand un genre réservé aux initiés fait l’objet de reprise, c’est que cela peut rapidement faire grincer des dents.

Forcément, la mouvance pop-dancehall actuelle ne fait pas exception et les réactions n’ont pas toutes été élogieuses : certains parlent même « d’appropriation culturelle ». Il est vrai que ces sons, si caractéristiques au dancehall, sont aujourd’hui repris partout : de la Pologne, avec Margaret et son Cool Me Down (qui a failli représenter son pays avec ce morceau à l’Eurovision), à l’Albanie, Era Istrefi et le hit Bonbon. Parfois même, les artistes doivent se justifier : lorsque le clip de Sorry de Justin Bieber est sorti, le fait que ses danseuses réalisent une chorégraphie totalement dancehall n’a pas plus à tout le monde. Si bien que Parris Goebel, la chorégraphe, a dû se justifier sur Facebook devant ceux qui l’accusaient de cette fameuse « appropriation culturelle. »

Cette réutilisation du genre est mal vécue et pour cause : elle ferait de l’ombre aux réels instigateurs de cette musique. Si certains noms ressortent comme emblèmes : Popcaan, Vybez Kartel, Mavado… Ce n’est que la face cachée de l’iceberg qu’est la culture dancehall, portée par de nombreux artistes. Les raisons de ce « manque de crédit » ? Le caractère insulaire de ce genre musical peut-être, ou alors le fait qu’aucun de ses représentants ne soit véritablement reconnu hors de ses frontières. Et pour cause, les artistes jamaïcains ont du mal à se faire délivrer des visas pour les Etats-Unis : Popcaan s’est vu refuser le sien pour des délits mineurs concernant la possession de cannabis et Vybez Kartel est actuellement en prison où il purge une peine à vie… Difficile dans ces conditions de représenter son genre et de le défendre à l’étranger.

Un vieux refrain ?

« L’appropriation culturelle » dont sont accusés les pop-stars d’aujourd’hui concernant la musique des îles est un phénomène réccurent. A chaque fois qu’un genre musical émerge et se dévoile au grand public, on trouve des contestataires qui tiennent à rappeler les origines d’un style musical : ainsi Elvis aurait volé le rock’n’roll aux noirs-américains. Quelques dizaines d’années plus tard, l’australienne Iggy Azaela et son style inspiré d’Atlanta était bâchée sur les réseaux sociaux pour les mêmes raisons. La frontière entre l’hommage, l’inspiration et le « vol culturel » est mince : à partir du moment où un artiste s’empare d’un genre musical et le porte plus loin que ces instigateurs originaux, ces derniers se sentent, à tort ou a raison, lésés.