Peut-on être féministe et aimer Booba?

Musique Souvent décrit comme misogyne, le rappeur est poutant apprécié de celles qui défendent les droits des femmes…

François Oulac

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Booba sur le plateau du Grand Journal, lors du 67ème festival de Cannes.
Booba sur le plateau du Grand Journal, lors du 67ème festival de Cannes. — SYSPEO

On accoste Marie Debray dans un restaurant du 6e arrondissement de Paris, bien connu des historiens : le Procope, l’un des plus vieux établissements de la capitale. Pourquoi ici ? « Parce que 'pro-Kopp' ! », s’exclame l’écrivaine de 45 ans avec un sourire. Kopp, c’est l’un des surnoms de Booba, incontournable figure du hip-hop français, et le jeu de mots n’a rien d’un hasard.

En effet, en février dernier, Marie Debray a autopublié un livre au titre évocateur : Ma Chatte, lettre à Booba. L’intitulé choc dissimule un récit poétique ciselé, bourré de citations et de références, et une main tendue au rappeur, de la part d’une femme qui voit en lui une sorte d’icône féministe.

« Ce gros macho dégueulasse ! »

Avec ses clips saturés de femmes-objets et ses rimes brutales, Booba incarne l’essence même d’un hip-hop hardcore, dopé à la testostérone. Et pourtant Marie Debray, comme d’autres, voit dans sa musique un instrument d’émancipation de la femme. Vous avez dit paradoxe ?

Marie Debray, auteure de
Marie Debray, auteure de - F.Oulac

Pas spécialement auditrice de rap hormis quelques artistes – IAM, Eminem… –, Marie Debray a découvert Booba il y a cinq ans. « Je buvais des verres avec un ami et il m’a conseillé de l’écouter », se souvient-elle. Première réaction : « Ça va pas ! Ce gros macho dégueulasse ! » Mais elle finit par jeter une oreille à l’album Lunatic. « Boss du rap game », « Jour de paye »… C’est une révélation : « Les sons m’ont enivrée. Leur lourdeur, leur énergie, c’est comme de la drogue. Et puis, il y avait les paroles. »

Quasi-étrangère à l’univers du rappeur, l’écrivaine se met à l’étudier avec frénésie : « Je suis rentrée dans une phase monomaniaque. Je l’ai écouté trois heures au minimum par jour, pendant environ deux ans. Puis je me suis intéressée à la personne. J’ai mis du temps à comprendre les paroles, puis à avoir toute une idée sur son monde : la banlieue, les colonies… C’est comme si j’avais fait une thèse. »

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Comment un rappeur qui chante « suce-moi dans ma Lambo [rghini] » peut-il fasciner une femme biberonnée aux écrits de Judith Butler ou Angela Davis ? C’est la qualité littéraire, mais surtout le caractère revendicatif des textes de Booba qui ont inspiré Marie Debray. Sa musique narre la réussite insolente d’un banlieusard franco-sénégalais, un self-made man qui refuse de faire profil bas dans une France mal à l’aise avec son passé colonialiste et ses quartiers populaires.

« J’accole deux choses qui a priori sont antinomiques, explique Marie Debray, parce qu’on dit que Booba fait du mal aux femmes, qu’il a des propos misogynes… Mais la thèse du livre, c’est que je voudrais me rapprocher de lui parce que je me sens opprimée comme lui. Je l’alpague en essayant de le faire venir avec nous. Je lui dis qu’un mec qui vient des colonies ne peut ignorer que nous, les femmes, venons des maisons closes. »

Pour l’auteure, les luttes sociales des femmes et des Noirs ont un ennemi commun : le patriarcat, c’est-à-dire la domination des hommes blancs d’âge mûr dans les lieux de pouvoir. Et dans ce combat pour la reconnaissance et la visibilité, Booba est un pugiliste de premier ordre.

Une subversion politique

Féministes et Booba, même combat : à l’évocation de cette idée, Emmanuelle Carinos, étudiante à l’Ecole normale supérieure et animatrice d’un séminaire d’étude littéraire du rap, ne hausse même pas un sourcil. « Booba est quelqu’un qui a subi des oppressions. Et nous en tant que femmes, on connaît ça très bien », analyse-t-elle. « Dans sa musique, il prend ces oppressions et les retourne, il donne à ses auditeurs un espace cathartique où s’exprimer. » Et de citer le Tumblr B2O Feminizim, qui reprend des citations du rappeur pour exalter l’émancipation féminine.

Aux yeux de l’étudiante en sociologie, la misogynie des textes du rappeur ne doit pas être excusée. Mais elle est oblitérée par leur subversion politique : « On est dans une société où les femmes, comme l’argent, sont la marque du succès, et où il est plus difficile de réussir quand on est issu des classes populaires ou quand on n’est pas blanc. Donc quand Booba se sert d’un de ces symboles, ça a quelque chose de subversif dans lequel les femmes peuvent se reconnaître. »

Un montage du Tumblr B2O Feminizim, qui reprend des citations de Booba.
Un montage du Tumblr B2O Feminizim, qui reprend des citations de Booba. - B2O Feminizim

« Féminisme et hip-hop ne sont pas incompatibles »

Et puis, Emmanuelle Carinos en a aussi marre d’entendre que les femmes ne peuvent pas aimer le rap : « On sait ce qu’on est en train de faire quand on écoute du rap. Les femmes aussi sont capables de second degré ! Si je m’arrêtais au moindre truc sexiste, je n’irais jamais au cinéma, je ne lirais jamais aucun livre… L’art va au-delà de ça. »

« Le féminisme et le hip-hop ne sont pas incompatibles, bien au contraire », argumente Eloïse Bouton, qui tient le blog Madame Rap et vient de signer une tribune sur les femmes et le rap. « Dans le rap, les femmes trouvent une liberté qu’elles n’ont nulle part ailleurs. Elles peuvent y parler de sexe, de violence, de politique… Et on y trouve des artistes de toutes les origines, avec des corps de toutes les formes. »

Depuis quelques mois, Booba est à la tête de son propre groupe de médias, OKLM, au slogan sans ambiguïté : « Pour nous, par nous ». Un prolongement direct de cette logique antisystème qui inspire tant les femmes.