Japan Expo 2016: «Au Japon, les séries d'animation coûtent deux fois moins cher qu'en France»

INTERVIEW Deux Français employés dans un studio d'animation japonais expliquent les manières différentes de travailler...

Propos recueillis par Mathias Cena

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Concept art de la série japonaise «Nobunaga the Fool» (2014).
Concept art de la série japonaise «Nobunaga the Fool» (2014). — Shoji Kawamori / Satelight/ ALC / GP / Nobunaga the Fool production committee

Installés au Japon depuis 2003, Thomas Romain et Stanislas Brunet travaillent pour le studio d’animation Satelight, basé à Tokyo. Ces représentants de la « French touch », mise à l’honneur cette année à la Japan expo, ont donné à 20 Minutes leur avis sur les différences dans la manière dont fonctionne le secteur de l’animation au Japon et en France.

Quelles sont les différences dans la façon de travailler ?

Stanislas Brunet : La philosophie n’est pas du tout la même. Ici ils mettent vraiment l’accent sur le travail en équipe sur les projets. La personne qui est en contact avec tout le monde est le réalisateur. Les autres membres de l’équipe travaillent pour coller à sa vision.

Thomas Romain : Cela fonctionne surtout bien si le réalisateur a une vision pertinente, mais parfois, le fait que chacun puisse donner son avis pourrait aussi être un plus. L’existence de ce respect hiérarchique fait cependant qu’il est plus facile de travailler en équipe au Japon qu’en France, où chacun a sa propre individualité, son propre avis sur tout. Sur le papier, on a une équipe moins forte en talents individuels qu’en France, mais au final on aura un meilleur résultat car il y a une meilleure organisation et un plus grand respect de la chaîne de production.

Stanislas Brunet, du studio d'animation japonais Satelight.
Stanislas Brunet, du studio d'animation japonais Satelight. - M. CENA / 20 MINUTES

 

Y a-t-il de grosses différences de budget ?

T.R. : Au Japon, on travaille vraiment à l’économie de manière « historique ». Le secteur de l’animation commerciale s’est créé sur ce concept dans les années 1960, initié par [le maître mangaka Osamu] Tezuka, qui a souhaité se lancer dans le pari de produire des dessins animés hebdomadaires pour la télévision. Ils sont allés piocher dans des techniques qui existaient déjà aux Etats-Unis dans des studios comme Hanna-Barbera : de l’animation moins fluide avec peu de dessins par seconde et beaucoup d’images fixes, qui coûte moins cher à produire. C’est resté : le budget des séries japonaises représente 50 % de celui des séries françaises. Mais avec ce même budget on peut souvent faire des choses beaucoup plus subtiles et élaborées au Japon, où la production est essentiellement faite sur place, alors que le secteur français, apparu plus tardivement, a d’emblée opté pour la délocalisation.

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Est-il difficile d’en vivre ?

T.R. C’est un secteur assez pauvre, ou beaucoup de gens vivent très mal. C’est très modeste, avec des petites boîtes, où les animateurs, même talentueux, sont assez mal payés. C’est très difficile pour les gens qui commencent. Beaucoup de gens sont payés à la tâche : les animateurs moins expérimentés, qui font les dessins « intermédiaires » des animations, sont payés au nombre de dessins, par exemple 200 yens (1,75 euro) par dessin. S’ils veulent en vivre, ils doivent donc travailler vite et beaucoup. Le point positif, c’est que comme il y a peu d’argent à se faire, il n’y a que des gens qui sont là par passion.

Thomas Romain, du studio d'animation japonais Satelight.
Thomas Romain, du studio d'animation japonais Satelight. - M. CENA / 20 MINUTES

 

Le succès de cette French touch vient-il de la qualité des formations françaises ?

T.R. : Les formations japonaises sont de moins bonne qualité, beaucoup plus courtes. Les gens rentrent tout de suite dans les studios, où ils sont moulés dans le système japonais, et n’ont pas l’occasion d’être très créatifs : on leur apprend surtout des techniques. En France, on est formés de manière beaucoup plus large, et on a tendance culturellement à être plus indépendants. Le problème de la France vient moins des écoles, qui sont très bonnes, que du secteur de l’animation. Le marché n’est pas suffisamment important, il faut multiplier les partenariats au niveau européen, ce qui oblige à travailler en compromis.

S.B. : L’animation en France est très subventionnée, ce qui n’existe pas au Japon. Beaucoup de gens se lancent dans ce business pour profiter du système de subventions : il y a pas mal de « marchands de chaussettes » qui montent des studios sans être plus intéressés que ça par l’animation.

T.R. : Du coup, les producteurs français ne vont pas chercher à tout prix à ce que leur projet ait du succès. C’est une bonne chose car on peut créer sans trop de contraintes commerciales, mais on se retrouve avec des séries qui n’intéressent pas forcément les gens. Le secteur du court-métrage, qui est quasiment inexistant au Japon, est en revanche extrêmement dynamique en France. Mais les productions télévisées sont nettement moins intéressantes. Il y a des exceptions, mais c’est loin d’être au niveau des Américains et des Japonais.