Les avgeeks, ces enquêteurs amateurs de haut vol

ALTITUDE Sur les réseaux sociaux, une communauté de passionnés décode tous les événements liés aux avions…

Lucie Bras

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Les passionnés d'aviation se sont regroupés sur les réseaux sociaux autour du mot-clé avgeek.
Les passionnés d'aviation se sont regroupés sur les réseaux sociaux autour du mot-clé avgeek. — Flickr/ AleGranholm

Loin des images des chaînes d’information en continu, les avgeeks, contraction d’aviation geeks (« fans d’aviation », en français), mènent l’enquête lors des gros accidents aériens, en parallèle des autorités.

Le 8 mars 2014,l’avion MH370 de la Malaysia Airlines disparaît des écrans radar, avec 239 personnes à son bord. C’est le début d’une grande chasse aux infos pour les passionnés d’aviation. Une analyse technique et méthodique.

« Dès qu’il y a un incident, quelqu’un poste un message sur Facebook. On étudie les différentes hypothèses et on déconstruit les absurdités que l’on entend à la télévision. » Marina Tymen est derrière le compte Twitter AvgeeksFR. Elle fait partie d’un groupe Facebook qui réunit plus de 150 avgeeks. Pilotes, mécaniciens ou communicants, ils sont tous issus du monde de l’aviation.

Un fact-checking permanent

« Grâce aux membres du groupe, on a appris que certains outils ont été déconnectés au passage de la frontière, pas d’autres. Ensuite, deux virages maîtrisés ont été réalisés. C’est forcément une manœuvre volontaire. » Xavier Tytelman fait lui aussi partie de ce groupe. Il est à la tête du Centre de traitement de la peur de l’avion. Ce réseau l’aide dans son quotidien, pour rassurer les froussards des airs. « Vis-à-vis de mes stagiaires, je ne peux pas attendre deux ans pour avoir une réponse sur les causes d'un accident. »

D’autant que les vraies raisons ne sont pas toujours les plus évidentes. Le 28 décembre 2014, un avion de la compagnie indonésienne AirAsia s’abîme en mer. Les 142 passagers trouvent la mort. « Un problème de météo », diagnostiquent les médias. « Cette hypothèse ne tenait pas la route, explique Christopher Mallart, pilote de ligne français pour la compagnie indonésienne Susi Air.

« J’avais voyagé dans la zone dix jours avant, je connaissais les conditions météo. En Indonésie, les pilotes sont habitués à prendre des mesures de sécurité pendant la saison des pluies. » Sur Facebook, il apporte son expérience du terrain pour essayer de rétablir la vérité. « Un crash, ce n’est jamais une seule et unique raison. » Le pilote a vu juste : l’enquête officielle a déterminé qu’une pièce de l’Airbus A320-20 était défectueuse, et que les manœuvres de l’équipage pour s’en tirer ont précipité l’avion au sol.

Les avgeeks font plier Boeing

Le 29 juillet 2015, après des mois de recherches infructueuses, un morceau d’avion est retrouvé sur une plage de la Réunion. Est-ce un morceau du MH370 de la Malaysia, se demande-t-on sur toutes les chaînes. Les avgeeks en sont certains. « Dans le groupe, il y a toujours quelqu’un qui lit tout le rapport du BEA ( Bureau d’enquêtes et d’analyses) et qui nous scanne les pages pertinentes », s’enthousiasme Marina Tymen.

Chacun y va de son expertise. « Un de nos membres a accès à toute la documentation technique de Boeing. Il a donc pu identifier cette pièce sur l'un de leurs schémas », raconte Xavier Tytelman. Le groupe découvre ensuite que c’est un flaperon (un bout d’aile). Aucun ne manque à l’appel parmi tous les avions Boeing du monde entier, sauf celui du MH370. « On a forcé Boeing à avouer que ce morceau appartenait à l’un de leurs avions. »

Mais ils ne prétendent pas remplacer le travail des experts. « Nous cherchons les réponses techniques, le BEA cherche les réponses juridiques, c’est forcément plus long », nuance Xavier Tytelman.

Ils sont partout

Cette communauté de passionnés ne s’anime pas qu’en cas de crash. Au quotidien, ils partagent des vidéos d’atterrissage en live, des photos de décollage, d’ avions en vol depuis la terre ou le ciel, de réacteurs toujours plus gros, de fuselages rutilants.

Les plus pointus s’extasient sur les nouvelles cabines de classe affaires ou questionnent les dernières réglementations aériennes.

« Il suffit de prendre une photo de votre avion avant de partir en vacances et vous êtes déjà un avgeek », explique Henri Borie, du blog spécialisé Comme un avion. Ce communicant est un avgeek convaincu. « Au même titre que certains sont passionnés de Porsche ou Ferrari, je suis passionné par les avions. C’est un objet magnifique et artistique. »

C'est avant tout la beauté de la machine qui fascine les avgeeks.
C'est avant tout la beauté de la machine qui fascine les avgeeks. - Flickr/ Bernal Saborlo

 

De quoi vivre différemment les catastrophes aéronautiques. « Je sais où trouver les bonnes sources d’information, les experts les plus fiables », assure-t-il. « J’évite à tout prix l’information instantanée. »

Aujourd’hui, les avgeeks intéressent même jusqu’aux compagnies aériennes, qui y voient un nouveau vecteur de communication. Après les avgeeks-enquêteurs, demain des avgeek-testeurs de nouveaux produits aéronautiques ?