«Conjuring 2»: Quand les spectateurs relous menacent le cinéma d'horreur en salle

BOUH! Une poignée de séances de « Conjuring 2 », sorti mercredi, ont été perturbées par un public mouvementé, si bien que cela pourrait contribuer à dissuader les exploitants de salles à programmer de telles œuvres…

Fabien Randanne

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Frances O'Connor, Lauren Esposito et Madison Wolfe dans «Conjuring 2».
Frances O'Connor, Lauren Esposito et Madison Wolfe dans «Conjuring 2». — Warner Bros

L’horreur était sur l’écran, mais aussi dans la salle. Mercredi soir, la séance de Conjuring 2 au Gaumont Aquaboulevard (Paris 15e) a été un calvaire pour Elvire. Dès les publicités. « Lors de la bande-annonce d’un film d’horreur [Dans le noir], c’était hurlements et grosse hystérie dans la salle, presque un mouvement de foule. Les gens se mettaient debout, criaient, hurlaient, rigolaient, faisaient "whou-whou", applaudissaient… On s’est dit qu’on allait passer une sale séance », raconte-t-elle à 20 Minutes.

Se rendre compte que la séance risque d’être agitée…

La jeune femme poursuit : « Un salarié du cinéma est intervenu pour rappeler à tous les règles de respect et de bonne conduite dans un ciné. Il a annoncé que la séance précédente avait été interrompue [Gaumont n’a pas donné suite à l’appel de 20 Minutes et n’a donc ni infirmé ni confirmé cette information] et que toutes les personnes irrespectueuses seraient sorties de la salle. » L’avertissement n’a hélas pas été entendu par tous : « Pendant toute la séance, on a quand même eu droit à la lumière des portables, à des gens qui parlaient tout haut – j’ai été obligée de crier pour demander à quelqu’un de se taire - et les cinq dernières minutes du film ont été perturbées par les personnes qui ont décidé de partir à ce moment-là », regrette Elvire.

Etre ébloui-e en plein film par la luminosité du smartphone de sa voisine :

Toutes les séances n’ont heureusement pas été aussi infernales, mais plusieurs autres projections mouvementées relatées sur les réseaux sociaux démontrent qu’il n’y a pas besoin d’attendre les esprits frappeurs pour mettre la pagaille.

Chez UGC, aucun problème de ce genre, et pour cause… Conjuring 2, film pourtant très attendu et au potentiel commercial énorme, n’est à l’affiche d’aucune de ses salles.

Aux internautes qui s’étonnent, l’entreprise répond en mettant en cause « le planning de diffusion ». Pour être honnête, on ne comprend pas très bien ce que ça veut dire… Contacté par 20 Minutes, UGC a alors fait savoir qu’il s’agit d’un simple choix éditorial, et que, dans le vivier de films programmables, il a préféré opter pour des œuvres plus grand public, moins segmentantes.

Inutile cependant de faire tourner les guéridons pour se remémorer que de précédents pataquès ont échaudé les exploitants de salles. Annabelle, Paranormal Activity 4 ou Sinister avaient aussi droit à leurs lots d’incidents (bagarres en pleine projection, mictions, c’est-à-dire pipi, sur les sièges – si si –, employés insultés…) et de déprogrammations. Une partie du public peut s’avérer diabolique, et certains cinémas n’étaient sans doute pas prêts à appeler un exorciste pour remettre de l’ordre dans tout ça.

Spectateurs entrant en salle pour une miction sur les sièges :

« C’est une catastrophe ! », s’émeut Cyril Despontin. Celui qui est aux commandes du PIFFF et de Hallucinations collectives, deux festivals dédiés au cinéma fantastique à Paris et à Lyon, est inquiet : « Si même Warner [le distributeur de Conjuring 2] n’arrive pas à vendre aux multiplexes un film d’horreur light, pas extrême du tout, c’est grave ! » C’est vrai qu’il y a de quoi flipper sachant que les films de genre ont déjà du mal à être produits et à exister en salles. Le public peut redouter de n’avoir plus bientôt que des œuvres horrifiques calibrées, aseptisées et consensuelles à se mettre sous les yeux… et il l’aura mérité.

Public blasé par un film d’horreur consensuel du futur :

« C’est devenu une mode de venir faire le con devant un film d’horreur. Comme les hooligans qui se cognent de ce qui passe sur le terrain et qui ne veulent que se taper sur la tronche », déplore Caroline Vié, journaliste ciné à 20 Minutes, tout en soulignant qu’il « y a de moins en mois de personnel dans les salles pour assurer le bon déroulement des séances ».

Mais quel intérêt y a-t-il à jouer au relou une fois la salle plongée dans l’obscurité ? « Est-ce un manque d’éducation des spectateurs ?, se demande Loïc Bugnon, directeur artistique du festival Bloody Week-end d’Audincourt (Doubs). Je ne saurai répondre. Même s’il s’agit d’une minorité, ces personnes nuisent au confort de chacun, c’est un phénomène récurrent que l’on ne voit pas sur d’autres genres de films… Le film d’horreur est-il un exutoire ? Est-ce par peur d’être ridicule d’avoir peur que les personnes préfèrent tout bonnement faire les clowns ? J’ai l’impression qu’ils banalisent la peur à l’écran en la faisant rebondir dans la salle, se servant du phénomène de groupe pour accentuer leurs réactions ! Ce que je n’arrive pas à comprendre c’est le but de tout ça… »

Faire le malin/la maligne alors qu’à l’intérieur de soi on est comme ça…

On en vient au petit twist final. Et si, tapis dans l’ombre, les coupables n’étaient pas les distributeurs eux-mêmes ? Pour Kevin, blogueur sur le site CinéCinéphile, l’équation "horreur + grosse communication = problèmes" est imparable. « Je constate que les films de genre aux budgets les plus importants, au fort marketing, et donc les plus "influents" sont ceux pour lesquels il semble y avoir le plus de débordements dans les salles, explique-t-il à 20 Minutes. The Witch, film d’horreur à plus petit budget [sorti mi-juin], au marketing plus réduit mais encensé par la critique n’a pas suscité, à ma connaissance, de débordements aussi importants qu’un Conjuring 2 ou Annabelle. » Exact. Le souci ne proviendrait donc moins de la nature horrifique du film que de sa promotion. Kevin suggère aussi que les avis d’internautes, « qui déclarent que "Le film est une tuerie" ou "Le plus terrifiant de la décennie !" » ont un effet pervers.

Internaute ne mâchant pas ses mots sur Twitter :

Caroline Vié abonde : « La tendance consistant à mettre des tweets critiques sur les affiches n’a rien arrangé. Les distributeurs encouragent jusqu’à un certain point le bordel dans l’espoir de créer du buzz. Filmer les réactions du public dans les salles, les encourager à tweeter pendant le film lors des avant-premières est devenu courant. La responsabilité des distributeurs me semble évidente ! A force de flatter les mauvais instincts des gens, histoire de créer de la pub gratuite, on ne peut plus les contrôler ! »

Comment exorciser ces démons ? Certains aficionados des films de genre se replient sur les visionnages à domicile. Mais rien ne vaut la découverte d’un long-métrage sur grand écran, alors d’autres prennent leur mal en patience. « J’évite tout bonnement les séances populaires du mercredi et du samedi ou les Fêtes du cinéma et de surcroît pour la sortie d’un film d’horreur », signale le fondateur du Bloody Week-end. Encore faut-il trouver un cinéma près de chez soi assez courageux pour mettre à l’affiche un slasher ou autre œuvre sanguinolente…

Etre bien contente d’avoir bravé la météo pour assister à la séance du dimanche, 23h :

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