Comment vos smartphones sont devenus le nouveau casse-tête des mariés (après celui du plan de table)

HIGH-TECH Plus un mariage sans son armada de smartphones et ses photos postées dès le lendemain sur Facebook. Mariage à hashtag ou mariage «déconnecté»? On en a discuté avec des jeunes mariés, wedding-planneurs et photographes…

Annabelle Laurent

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Mariage liké, mariage heureux?
Mariage liké, mariage heureux? — Flickr/D.Precious

Un dimanche soir de juillet à l’heure de l’apéro. Vous ouvrez Facebook. Face à vous, un, deux, trois, quatre couples de jeunes mariés peuplent votre fil d’actualité. Selfies de groupes d’amis endimanchés, mariés arrosés de pétales de rose à la sortie de la mairie, lancers de bouquet… Aussitôt vécus, aussitôt postés sur les réseaux sociaux: bienvenue dans les mariages des trentenaires d’aujourd’hui. Ce qui ajoute pour les organisateurs, quelque part entre le casse-tête du plan de table et le dilemme sur l’option veggie, une nouvelle question: quelle «politique» (mais oui, les grands mots) adopter vis-à-vis des photos sur les réseaux sociaux? Mariage déconnecté ou mariage social, il faut désormais choisir.  

Zuckerberg, un marié connecté

Joséphine et Mathieu se sont mariés l’été dernier en Corse. Dans un petit village au bord de la mer dont le nom, associé à la date de l’événement, formait… un hashtag. Créé spécialement, et imprimé au verso des menus du dîner. «On demandait aux invités de partager le plus de photos possible sur Instagram avec ce hashtag», nous explique Joséphine. Ce n’est pas tout: les invités avaient été incités à télécharger une application en amont, Wedding Party, «aussi bien pour avoir les informations pratiques que pour chatter – les témoins avaient un groupe – et surtout, pour les photos.» L’appli permettant à chacun à la fois d’en poster, et de récupérer toutes celles des autres, le tout, cette fois, en privé. 

Les grands-parents doivent être ravis
Les grands-parents doivent être ravis - Pinterest

Il y a 15 ans, les photos argentiques

Qu’il est loin le temps du photographe de mariage, qui fut si longtemps, si ce n’est omnipotent, au moins seul acteur de la mémoire visuelle, et officielle, du grand jour. Dans les mariages qu’organisait Sandy, wedding planneuse, il y a 15 ans, «un seul photographe prenait des photos argentiques, et certains développaient sur place pour vendre des tirages le soir même.» Plus loin encore, dans les années 1950: «Une seule photo rayonnait sur le buffet du salon toute la vie durant, rappelle le sociologue Jean-Claude Kaufmann, auteur de Petites histoires du grand jour, de 1940 à aujourd'hui. Aujourd’hui, mitrailler les stars d’un jour est devenu une manière de participer à la fête. Et d’alimenter ce trésor collectif qui va porter la mémoire de l’événement.»

«Le hashtag et l’application nous ont permis de récupérer toutes les photos, de tout centraliser», avance Joséphine. Et de ne pas manquer le selfie des amis tout beaux, tout fringants, bien égayés par le champagne pendant le cocktail. Bref, de s’y retrouver dans la profusion propre à la photo numérique. 

La tendance est «forte en France», et «intégrer un hashtag de son mariage dans les invitations ou sur le Photobooth de la cérémonie se fait de plus en plus», nous assure Instagram France, qui le rapproche de la tendance des hashtags créés par des groupes d’amis en voyage ensemble. Sur les traces des people comme «Kim et Kanye», les hashtags créés et affichés par des mariés «lambda» ne se développent donc pas que dans le monde anglo-saxon, où un «Hashtag generator» existe même pour vous inspirer…  

«L'union de deux êtres qui s'aiment est un acte merveilleux en lui-même mais bien plus savoureux quand tout le monde s'en réjouit: parlez-en sur les réseaux sociaux!», peut-on lire sur Mariages.net sur un article invitant à épouser la «tendance» du hashtag… Le plus populaire des sites de préparation au mariage est aussi celui à l’initiative de Wedshoots, une application semblable à Wedding Party qui, se présente comme «la cousine d’Instagram» permettant de «prendre des photos avec vos invités en direct le jour même et de les publier en direct».

La mariée était en #blanc

Des outils pratiques pour centraliser et ne pas courir après ses invités pour les réclamer, oui, mais ne faut-il pas y voir le symptôme de nos vies toujours plus scénarisées? «Les mariés sont plutôt exhibitionnistes, s’amuse Sandy, qu’une dizaine de mariage «haut de gamme» occupe cette saison. La mariée est belle, le mari est top, ils ont envie qu’on les voie. Il faut voir aussi les séances avec les photographes, c’est devenu de vrais shootings de magazine: les gens adorent se mettre en scène.» A noter que la pose romantique, où les mariés se regardent plutôt que de fixer l’objectif d’un air affreusement triste car il ne fallait pas bouger, ne date que des années 1950…

Audrey Hepburn et Mel Ferrer, en 1954
Audrey Hepburn et Mel Ferrer, en 1954 - AP/SIPA

Ce qu’en disent les photographes? Qu’avec la multiplication des photos et des selfies dans notre quotidien, «la forte conscience de l’image que l’on renvoie» complique leur métier, qui va consister à «casser la mise en scène pour chercher le naturel», raconte Kathleen (Mollygraphy), qui couvre 25 mariages par an, en Bourgogne. Surtout chez «les couples qui sont amoureux d’eux-mêmes, avec un syndrome à l’Américaine: vous ne trouverez jamais un Américain qui ne sait pas poser!»

Et le photographe de mariage? 

Mais la concurrence? Kathleen balaie la question – «Nos photos sont complémentaires» – avant d’expliquer toutefois qu’elle s’empresse de poster, dès le lendemain, une photo du couple sur sa propre page Facebook (sans les tagguer, mais en leur annonçant «une surprise» à aller voir). «Pour que la toute première photo qu’ils voient d’eux soit une belle image, et pas une photo à l’iPhone»…

Le conflit qui lui vient à l’esprit est plutôt celui de la cohabitation difficile, le jour J, notamment pendant la cérémonie, quand une armée de smartphones lui bouche la vue sur l’allée à l’église, ou qu’une dizaine d’invités se rapproche de l’autel, par exemple…  Ce dont se plaignent beaucoup de photographes sur leur site ou sur leur page Facebook.

«C’est aux mariés d’expliquer que c’est gênant…. Certains le font, et l’indiquent même sur le livret de messe, en invitant les gens à regarder avec leurs yeux..» D’autres l’indiquent «par une mention dès leur blog, ajoute Charlotte Beuvelet, wedding planneuse (Com’une Orchidée). Surtout dans l’Eglise, par respect du lieu de culte, ou plus généralement de la cérémonie. Mais d’autres invoquent aussi le respect à l’intimité.»

«Vos smartphones seront encore là demain»
«Vos smartphones seront encore là demain» - Jodi Miller Photography

Les noces rebelles 

C’est la logique inverse: bannir les photos, laisser le photographe faire son travail, à l’ancienne, voire demander à garder l’événement «confidentiel ». C’est l’option choisie par Célia, 29 ans, et mariée depuis deux ans. Sauf qu’aucun de ses amis Facebook ne peut aujourd’hui s'en douter… s’il n’était pas présent au mariage. Pas «d’annonce générale» le jour J, mais un souhait glissé aux amis proches: «Je leur ai dit de ne rien poster. Du coup il n’y a que des photos d’eux, tout beaux, mais sans nous!». «Je n’ai pas forcément envie que de lointaines connaissances sachent ce qu’il se passe dans ma vie. Ni que ces photos-là deviennent la propriété de Facebook.»

Même démarche pour Camille, qui s'est mariée le 25 juin dans le Sud-Ouest, et avait envoyé une semaine plus tôt le mail ci-dessous à ses invités, «pour que toutes les photos échangées le soient en privé, entre nous par le biais de l'application. On n'avait pas envie de se réveiller le dimanche matin avec plein de photos de nous déjà sur Facebook»: 

Huit jours avant le mariage
Huit jours avant le mariage - DR

Une attitude «vivons heureux, vivons cachés» qui peut sembler minoritaire, à l’heure où la photo de profil en robe de mariée ou costume est presque devenu un rituel obligé pour annoncer son nouveau «statut», mais qui se développe pourtant de plus en plus, jusqu’à sa forme la plus élaborée: les mariages «unplugged», ou déconnectés, où les mariés vont jusqu’à placer des paniers à smartphones à l’entrée du lieu de la cérémonie, ou inviter les invités à éteindre leurs téléphones.

Sans leur distribuer des « burner phone », téléphones à carte prépayée, comme l’avaient fait George Clooney et Amal Alamuddin pour empêcher les fuites des photos, mais avec un même souci de garder l’événement privé.  A quand les cartons invitant à vous mettre en «mode avion»? Il ne nous reste plus qu’à méditer sur l’option choisie par Aaron Chervenak, le 20 mai dernier, à Las Vegas: se marier avec son smartphone. Littéralement. Bague au doigt. #Aaronetsonsmartphone.