Kassav’, c'est les Brassens du zouk (oui, oui)

MUSIQUE Près de quarante ans après ses débuts, le groupe antillais est  toujours victime de clichés…

Benjamin Chapon

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Le groupe Kassav' à l'époque de sa gloire en 1989
Le groupe Kassav' à l'époque de sa gloire en 1989 — BENAROCH/SIPA

« Ka sa yé misyé bobo !! Hahaha… »
« Hé ben après la Compagnie Créole, le zouk c’est ta nouvelle passion ! »
« Après David Bowie et Prince, c’est l’année des nécros pour toi. »

Les réactions de certains (tous) collègues à l’annonce de la préparation d’un article sur Kassav’ ont immédiatement validé l’angle suivant : l’œuvre du groupe Kassav’ est tristement méconnue en France métropolitaine. Le groupe antillais donne une série de trois concerts au Zénith de Paris du 27 au 29 mai 2016. Kassav’ y détient le record du nombre de passage (60 depuis 1985) et de spectateurs (400.000).

Groupe super star des années 1980, Kassav’ est, en métropole, souvent confondu avec Zouk Machine (« Ka sa yé misyé bobo !! » par exemple, c’est dans Maldon…) ou la Compagnie Créole, et a été unanimement soldé comme « groupe ringard » en même temps qu’explosait la bulle spéculative des musiques exotiques exploitée à outrance par TF1 au tournant des années 1980-1990.

Et pourtant, les trois concerts de Kassav’ affichent complet. Et pourtant, le groupe termine là une énième tournée mondiale qui l’a conduit du Japon aux Etats-Unis. Et pourtant, aux Antilles, Kassav’ est un groupe légendaire.

Zouk = Antilles = Rhum = Blancs bourrés qui dansent mal

« Tout le monde écoute et respecte Kassav’ aux Antilles, confirme ​Jaj, chanteur martiniquais installé à Paris depuis 2005. C’est sûr qu’ici en métropole, on connaît mal. » Pire, d’après Tibo, ancien organisateur de concerts et soirées zouk à Paris, « Kassav’ a subi une forme de double racisme. Dans les années 1980, il y a eu une soif de musiques africaines. Tout ce qui venait du Mali, du Sénégal… ça marchait fort. Mais les musiques noires antillaises, on les a aussitôt assimilés à des musiques bas de gamme, pour faire la fête. On a reporté sur les Antilles le racisme qui s’exprimait moins sur l’Afrique, grâce aux mouvements antiracistes. Tout ça n’a pas empêché un certain succès mais aujourd’hui, ce qu’il en reste, c’est une vision déformée de ce qu’est vraiment Kassav'. » Tibo affronte encore aujourd'hui des sourires narquois quand il annonce sa passion du zouk. 

Tout un pan de la musique antillaise n’a ainsi jamais accosté en France métropolitaine. « Ici, on associe le zouk aux Antilles, les Antilles au rhum et le rhum à la fête, explique Jaj qui a pu observer tout cela dans les fêtes d’écoles d’ingénieurs qu’il a fréquentées. Mais Kassav’, ce n’est pas que ça. Il y a beaucoup de chansons d’amour et aussi des témoignages de l’histoire du peuple antillais. »

Léo Ferré et Barbara réunis

Englobé dans la masse des groupes exotiques des années 1980, le groupe à géométrie variable Kassav’a été confondu avec l’autre combo antillais. « Mais la Compagnie créole, c’est pas du zouk, s’insurge Jaj. Enfin, c’est peut-être mon orgueil de Martiniquais qui parle quand je dis ça… » N’empêche, le grand public, lui, ne fait pas bien la différence.

Au-delà de quelques tubes, le grand public métropolitain est ainsi passé à côté du groupe majeur des Antilles. Malgré des chiffres de ventes très honorables, la France a été le territoire où Kassav' a mis le plus de temps à s’imposer un peu. Difficile, vu de Paris, de mesurer l’importance du répertoire de Kassav’ à la Martinique ou en Guadeloupe. « Kassav’ c’est un groupe, mais il y a Jocelyne Béroard qui pourrait être un équivalent d’Edith Piaf, avec un chant très universel, très proche des gens », explique Jaj mal à l’aise au jeu des comparaisons. Aux Antilles, Kassav’, c’est Brassens et Barbara réunis, c’est Léo Ferré et Charles Trenet. Incontournables. « Ils sont à la fois très populaires et très reconnus par les musiciens comme une référence. Miles Davis avait dit que le zouk était la musique du futur. Et Kassav’, c’est ce qui se fait de mieux en zouk. »