Un scénariste de BD recueille 300 témoignages sur la sexualité et en fait un livre

BD Fabien Vehlmann, l’un des auteurs de bande dessinée les plus prisés du moment, a interrogé ses contemporains sur leur sexualité…

Olivier Mimran
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Extrait (pixellisé) de L'herbier sauvage
Extrait (pixellisé) de L'herbier sauvage — F. Vehlmann, C. Cruchaudet & éd. Soleil 2016

Même s’il est davantage connu pour sa production à destination de la jeunesse (Spirou, Seuls etc), le scénariste Fabien Vehlmann s’est essayé à tous les genres et tous les sujets. Tous, vraiment ? Et non, car « pour de bonnes ou de mauvaises raisons, je n’ai jamais rien écrit à propos de sexualité », confie à 20 Minutes le co-fondateur de la revue de bande dessinée numérique Professeur Cyclope. Une lacune qu’il comble en publiant aujourd’hui L’herbier sauvage, un recueil d’entretiens qu’il a glanés auprès de femmes et d’hommes de tous âges, de toutes extractions sociales, à propos de… leur sexualité !

Une démarche délicate

« J’imagine que le fait que je n’aie jamais osé écrire sur la sexualité résultait d’abord d’une certaine pudeur, mais également du fait que je craignais de n’avoir rien d’intéressant à raconter sur ce sujet précis. Ma vision de la chose devait être assez tronquée, plutôt banale et c’est là que m’est venue l’idée des entretiens. Je me suis donc lancé et j’ai vite réalisé que parler de choses très intimes avec des gens que je ne connaissais pas s’est finalement avéré beaucoup plus simple que je le redoutais. »


Initiée en 2010, la démarche de Fabien Vehlmann lui a permis de collecter, à ce jour, « près de 300 témoignages », dont 70 sont compilés dans ce premier volume (deux autres sont prévus) de L’herbier sauvage. « La sélection s’est déterminée en fonction des choix de Chloé Cruchaudet, qui illustre le livre. Elle connaissait le projet depuis très longtemps parce que j’avais animé un blog, il y a quelques années, autour du projet L’herbier sauvage, et qu’elle le suivait assidûment (rires) ».

Absence totale de vulgarité

Les sujets abordés par les interlocuteurs de Vehlmann, s’ils tournent effectivement tous autour de la sexualité, s’avèrent très variés : relations coupables, échangisme, plaisirs solitaires, obsessions etc. Pour autant, il ne transpire aucune vulgarité dans les exposés qu’en produit l’auteur : après une brève description de la personne qui se confie (»maquillée », par souci d’anonymat), des circonstances de la rencontre, chaque récit est déroulé sur un mode monologue seulement ponctué de remarques de l’auteur (sur l’ambiance, un incident, une intervention extérieure etc).


« Au début, les textes étaient très bruts, je n’ajoutais pas de didascalies. Mais quand les premiers ont été publiés sur professeur Cyclope, des lecteurs et des amis m’ont dit que l’ensemble manquait d’incarnation. Donc j’ai fini par modifier la forme, en décrivant également mes propres réactions face aux confessions qui m’ont été faites. J’ai donc construit une sorte de personnage de Candide – moi -, qui ne juge jamais mais qui peut manifester sa surprise, son trouble etc. On voit d’ailleurs qu’il m’est impossible de rester de marbre devant certaines confessions. »

De la norme en matière de sexualité

Malgré toutes ces bonnes intentions, la lecture du livre, ô combien troublante, donne parfois l’impression d’aligner les clichés. « Cest le risque », se défend Fabien Vehlmann, « car si je ne cherchais pas spécialement de témoignages sur une sexualité qui sorte de l’ordinaire, 95 % de mes interlocuteurs pensaient au contraire que c’était ce que j’attendais. Ma plus grande difficulté a donc certainement été de recueillir des témoignages ayant trait à une sexualité “normale”, si tant est qu’il existe vraiment une norme en matière de sexualité ».

Magnifiquement - et avec une crudité bienvenue - illustré par Chloé Cruchaudet, dont l’album Mauvais genre avait reçu, en 2014, le Prix de la critique ACBD et le Prix du public/Cultura du festival d’Angoulême, L’herbier sauvage éclaire davantage qu’il n’émoustille (même si, naturellement…). Sur la variété des comportements sexuels de nos contemporains, bien sûr, mais également sur les nôtres. Fabien Vehlmann le confirme : « La rédaction de ce projet m’a d’abord appris qu’on est tous différents, mais qu’on est tous égaux sur un point : à un moment ou à un autre, on craint le jugement de l’autre. Et à un moment ou à un autre, dépasser cette crainte permet de se libérer ».

L’herbier sauvage, de Fabien Vehlmann & Chloé Cruchaudet - éditions Soleil, 17,95 euros