Pourquoi Freud aurait eu beaucoup à dire de la série «Casual»

SERIES La série «Casual» d’Hulu arrive sur Canal+ Séries ce 1er juin. Où il est question de dating à l’ère de Tinder, mais pas seulement... 

Annabelle Laurent

— 

Michaela Watkins (Valerie) dans Casual, sur Canal+ le 1er juin 2016.
Michaela Watkins (Valerie) dans Casual, sur Canal+ le 1er juin 2016. — Hulu

«Vous savez, Freud pensait que…». Premières minutes du premier épisode de Casual, dans le cabinet de psychanalyse de Valerie. Un patient vient de lui avouer un rêve incestueux, vraiment (vraiment…) tordu, mais interrompt sa psy: il s'en fiche de Freud, il veut une explication concrète. Réponse de Valerie: «Beaucoup de gens luttent toute leur vie pour que leurs parents soient fiers d’eux. C’est génétique. Nous avons besoin de leur affection pour survivre.» 

Voilà qui pose le débat. Car sous ses dehors de «dramedy» centrée sur les sites de rencontre, Casual est surtout une bonne introduction à la psychanalyse. 

Dating ou psychanalyse? 

Les sujets d’étude: un frère, une sœur, une ado. Tous les trois face à la recherche de l’âme sœur – ou de ses prémisses, plus «casual» - à l’ère de Tinder. Justement, c’est une sorte de Tinder qu’a créé Alex (Tommy Dewey), le frère. Barney Stinson en plus dépressif mais tout autant serial dateur, il récolte, sur le dénommé «Snooger.com», un maximum de succès avec son profil conçu pour faire plaisir à l’algorithme, mais avec l’autre qui le décrit plus honnêtement… aucun. Zéro «match». 

Dans son bel appart de trentenaire célibataire débarquent sa grande sœur Valerie, la psy, qui, à 39 ans, encaisse le coup d’avoir vu son mari partir avec une étudiante. Et leur fille Laura (Tara Lynn Barr), sœur spirituelle de Claire Fisher, une ado de 16 ans qui aimerait bien en avoir dix de plus, surtout pour pouvoir coucher avec son prof de photo.

Avec la cohabitation, pas de barrières qui tiennent. L’oncle surprend la nièce en plein ébat dans le jacuzzi, mais c’est «normal». Il prépare des pancakes pour le coup d’un soir de sa sœur et discute sexe avec elle, mais c’est «normal» aussi. De toute façon, le frère et la sœur sont proches et meilleurs amis, et «rien d’anormal… sauf quand ils prennent leurs douches ensemble», blague Laura pour faire peur à l’amant de sa mère.

Entre frère et soeur, pas de tabou? 

C'est là que les névroses familales prennent le pas sur le pitch de départ. Il y a quelque chose de troublant dans cette proximité fraternelle, thème qu’on avait rarement vu exploité dans une série (qui gagne ainsi l’originalité qu’elle n’a pas sur ses profils de départ plus déjà-vus: homme-enfant, quadra divorcée, ado grincheuse).  

http://bodybebangin.tumblr.com/post/139316592815

Le créateur de Casual explique s'être inspiré de sa propre fratrie. «J’ai toujours été très proche de ma sœur. C’est de là que tout est parti, confie à IndieWire Zander Lehmann qui a écrit les dix épisodes, même si l’on retient plus facilement le nom du réalisateur, Jason Reitman, auquel on doit Juno ou In the Air. On vivait ensemble. On a été colocs, trois ans. Je lui ai arrangé un coup avec mon meilleur ami, avec lequel elle s’est mariée. On a toujours été très proches et il y a cette idée qu’avec la famille, tu ne peux pas parler de ta vie sexuelle. C’est tabou. (…) L’idée me semblait vieux jeu. Si j’ai envie de partager des choses avec ma famille, je veux tout partager. Cela m’amusait d’écrire une série où les personnages partageraient tout et seraient ouverts et "casual" sur le sujet.»

C'est la faute des parents 

Le lien fraternel (ou «complexe»...) paraissait déjà bien compliqué. Arrive alors la mère, Frances Conroy (l’inoubliable Ruth de… Six Feet Under, tiens donc), une sexagénaire hippie adepte de l’amour libre qui a tellement priorisé son bien-être qu’elle en a un peu oublié son rôle de mère au passage… Bientôt suivie du père, expert en rabaissement (maltraitance, diraient les psys) vis-à-vis de son fils le serial dateur, dont on comprend qu’il a grandi dans une maison où il évitait d’aller aux toilettes la nuit pour ne pas tomber sur les partouzes dans le salon.

Le naufrage du mariage de Valerie ou le chaos de la vie sentimentale d’Alex sont-ils pour autant à mettre sur le dos de leurs parents? N’accuse-t-on pas obligatoirement ses parents de ses propres échecs? Un frère et une sœur ont-ils vraiment l’espace pour trouver l’amour en étant si liés l’un et l’autre? Dissertation de psychanalyse, vous avez quatre heures. Ou les dix et quelques que durent la la série, pour y réfléchir en vous marrant, surtout. L’écriture sait surprendre, les dialogues font mouche et le casting est une réussite, avec des acteurs tous venus de l’univers comique, comme Michaela Watkins, connue des Américains pour son statut d’ancienne du Saturday Night Live.

L'explosion de névroses familiales rappelle beaucoup Transparent, la géniale série d’Amazon (2013) sur le coming out d’un père transsexuel auprès de ses trois enfants, et bien sûr, Six Feet Under, l’ à jamais inégalée série familiale d’HBO (2001-2005). Mais si à l’ombre de ces deux-là, Casual semble, aussi réussie soit-elle, moins puissante et plus casual, elle aura le mérite de vous faire réfléchir à votre famille loin (ou en parallèle) d'un cabinet où l’on vous dira: «Vous savez, Freud pensait que…».

Un message de Tommy Dewey (Alex)
Un message de Tommy Dewey (Alex) - Hulu