Surprise, le Goncourt du premier roman n'était même pas sur la liste

LIVRES Couronné pour « De nos frères blessés » (Actes Sud), Joseph Andras n’était pas dans la liste annoncée par les jurés du Goncourt. D'ailleurs, il ne s’appelle sans doute pas Joseph Andras…

Annabelle Laurent

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Joseph Andras, lauréat 2016 du Goncourt du premier roman
Joseph Andras, lauréat 2016 du Goncourt du premier roman — Actes Sud

Désigné lundi prix Goncourt du premier roman 2016, pour succéder à Kamel Daoud, Joseph Andras est le lauréat que l’on n’attendait pas.

… Ni dans la liste 

D’abord parce qu’il n’était pas dans la liste ! Quatre noms étaient annoncés. Le prix irait-il à l’intrépide Catherine Poulain, l’auteure du très remarqué Grand Marin (L’Olivier) inspiré de son épopée vécue sur les bateaux de pêche d’Alaska, ou à Olivier Bourdeault, père du roman phénomène En Attendant Bojangles (Finitude) ? A Loulou Robert, jeune mannequin à la plume révélée par Bianca (Julliard) ou enfin à Sarah Léon, 21 ans et son Wanderer (Héloïse d’Ormesson) resté plus discret ?

A la surprise générale, les jurés du Goncourt réunis lundi n’ont couronné aucun des quatre. A cinq voix contre quatre pour Catherine Poulain, Joseph Andras l’a emporté de justesse pour son roman à paraître chez Actes Sud mercredi 11 mai, De nos frères blessés. La raison de cet ajout surprise est simple : les jurés n’avaient pas lu le livre au moment où ils annonçaient les quatre finalistes, le 6 avril dernier.

« Philippe Claudel l’a lu en premier, et on s’est tous passés le mot il y a quinze jours, explique à 20 Minutes le juré et critique Pierre Assouline. Le texte nous a emballés, et on l’a ajouté in extremis. » Un ajout de dernière minute « assez rare » mais toléré pour les « Goncourt périphériques » alors que les règles strictes du Goncourt l’interdisent.

… Ni chez Drouant 

Mais Joseph Andras est aussi celui que l’on n’attendait pas… littéralement. « Actes Sud nous avait dit que même s’il avait le prix, l’auteur ne viendrait pas : ça ne nous a pas refroidi », poursuit Pierre Assouline. Comprendre : l’auteur ne comptait pas honorer l’invitation à se mettre les pieds sous la table du restaurant Drouant, temple des jurés des Goncourt depuis près de cent ans.

Timide, ce Joseph Andras ? Encore faudrait-il que ce soit son nom. « Il paraît que c'est un pseudonyme. L’auteur vit très effacé et très retiré. Ce qui montre bien que seul le texte nous intéresse », ajoute le juré qui précise par ailleurs que le soupçon de copinage avec Actes Sud (gâté cette année, avec le Goncourt pour Boussole) a peu lieu d’être puisqu’aucun des jurés (Tahar Ben Jelloun, Virginie Despentes, Patrick Rambaud…) n’y est édité.

Joseph Andras sur les traces de Fernand Iveton

« Né en 1984, Joseph Andras vit en Normandie. Il séjourne régulièrement à l’étranger»: voilà l’intégralité de la biographie fournie par Actes Sud.

Seules auront donc séduit les 144 pages de De nos frères blessés, qui racontent le destin de l’ouvrier communiste et anticolonialiste Fernand Iveton, rallié au FLN et exécuté en 1957, restant dans l’Histoire comme le seul Européen guillotiné de la guerre d’Algérie.

« Si le roman de Joseph Andras relate l’arrestation, l’interrogatoire, la détention, le procès d’Iveton, il évoque également l’enfance de Fernand dans son pays, l’Algérie, et s’attarde plus longuement sur sa rencontre en France avec Hélène, qui deviendra son épouse », détaille Actes Sud. « Dès lors les thèmes soulevés par ce roman résonnent singulièrement avec notre époque : l’engagement, la patrie, la solidarité, la guerre, la nationalité, la justice, enfin, qui trop souvent tranche en fonction d’un temps, d’un lieu, d’un objectif. »

« C’est un livre très fort, commente Pierre Assouline. Il y a une écriture, une voix. Il ne se noie pas dans la documentation, ce qui était le risque. On sent également une rage, quasi militante. C’est un livre qui annonce peut-être un écrivain… sauf à imaginer un Ajar/Gary ?». Un doute que balaie son éditeur Actes Sud: «Le manuscrit est arrivé par la poste. Nous avons rencontré l'auteur une seule fois. S'il utilise un pseudonyme, ça ne cache en tout cas pas quelqu'un de déjà connu. Simplement, il ne tient pas du tout à être exposé dans les médias. Ecrire lui suffit.»

>> Par ici, un extrait de « De nos frères blessés » en PDF