Vesoul, Cergy ou Maubeuge méritent-elles d’être zappées par les touristes?

LIVRE Sans intérêt, Vierzon? Et Saint-Nazaire, Cholet, Verdun? Un auteur de guides touristiques raconte son «Tour de France des villes incomprises» (Editions du Trésor)... 

Annabelle Laurent

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Vesoul, chanson de Jacques Brel sortie en 1968  a été reprise plus d'une centaine de fois dans des dizaines de langues.
Vesoul, chanson de Jacques Brel sortie en 1968 a été reprise plus d'une centaine de fois dans des dizaines de langues. — DALMAS/SIPA
Tour de France des villes incomprises, de Vincent Noyoux, paru le 14 avril 2016.

Hawaï vous semble plus désirable que Vesoul ? Que vous êtes conformistes. Pour son Tour de France des villes incomprises, tout juste paru aux éditions du Trésor, Vincent Noyoux s’est rendu dans douze villes que vous n’envisageriez pas un quart de seconde pour une destination de week-end. La sélection fut « impitoyable ». « J’écartai toutes les mornes villes que parviennent à sauver du néant la présence d’un monument important, la fabrication d’une spécialité locale ou la naissance d’un grand homme, même lointaine », prévient en préambule ( en PDF ici) le journaliste, auteur de guides touristiques, qui en 2012 dévoilait dans Touriste professionnel (Stock) les dessous de son dur métier exercé entre les Maldives et l’île Maurice…

Ainsi a-t-il élu Cholet, connue parce qu’elle est l’ancienne capitale du mouchoir (on a vu plus glamour), Saint-Nazaire « considérée comme la verrue entre Nantes et La Baule », Verdun où l’on se rend « comme on va au cimetière à la Toussaint, avec des chrysanthèmes à la main », mais aussi la vallée usinière de La Fensch, la station thermale oubliée de Châtel-Guyon, Draguignan la militaire, Guéret (« s’il y a une bien une ville dont tout le monde se fiche, c’est bien Guéret »), deux villes marquées par la crise, Mulhouse et Vierzon, mais aussi Vesoul, Cergy et Maubeuge.

Voici, pour ces trois dernières villes, les attraits révélés par ce récit de voyage étonnant, livré avec humour et sans condescendance par un globe-trotter convaincu, après 11 mois de périple, « qu’un lieu n’est insipide que parce qu’on l’a décidé. »

 

VESOUL

Une ville incomprise… « De Vesoul, on connaît surtout la rengaine de Jacques Brel. "T’as voulu voir Vesoul et on a vu Vesoul". Deux aberrations dans le même alexandrin. Comme si on pouvait avoir envie de voir Vesoul »

A tort : Si les premiers instants dans la préfecture de la Haute-Saône terrifient l’auteur – «qu’est ce qu’on va bien pouvoir faire de toute cette tristesse ? », sans parler de la première visite que lui propose la guide conférencière à l’office de tourisme - celle de l’abattoir, quel doux accueil- il suffit ensuite, pour le revigorer, de quelques rencontres, posthumes avec les toiles de Jean-Léon Gérôme (une star de son vivant!) ou les écrits d' André Blanchard mort à Vesoul en 2014, puis en chair et en os avec un serveur roumain volubile sur Dracula ou la directrice du Festival international des Cinémas d’Asie qui, parce qu’elle a pris à 20 ans le virus de l’Asie a permis aujourd’hui aux Haut-Saônois d’être étrangement tous experts en drames ouzbèkes et comédies kirghizes... «Il faut toujours se méfier des villes moyennes (…) On croit qu’il ne s’y passe rien. On y vit pourtant des expériences curieuses, absurdes, hors-champ.»


CERGY 

Une ville incomprise… « L’esprit de découverte a ses limites. Quand on quitte la ville, c’est pour la campagne. (…) Nulle envie de s’arrêter à Aubervilliers, Créteil ou Gennevilliers. Encore moins à Sarcelles, Torcy ou Cergy – il faudrait prendre le RER et pour voir quoi d’abord ? Des barres de HLM ? »

A tort : Village rural de 3.000 âmes en 1960 puis « ville nouvelle » créée en lointaine banlieue pour désengorger Paris, Cergy compte aujourd’hui 60.000 habitants. A part eux, qui sait que le vieux village primitif a survécu et qu’on peut s’y promener ? Que 110 nationalités y cohabitent «plutôt bien», selon le militant socialiste Bley Mokono, dans les différents quartiers, de celui des Plants, celui des «pionniers» venus s’installer dans la ville nouvelle, à celui de la Préfecture, où grouillent les étudiants de l’Essec ? Vincent Noyoux se perd aussi dans le vide étrange du parc d’attractions Mirapolis fermé en 1991 seulement 4 ans après sa construction, et autour des étangs et de la rivière, ses kayaks et ses nageurs, s’étonne de trouver l’environnement si bucolique. «Une plaie pour la culture rap», à tel point qu’Anis préférait le swing jazz musette pour chanter, en 2006: « J’ai grandi dans le 9-5 à Cergy, Cergy, mon petit paradis, ma sweet banlieue pourrie, dans le coin c’est l’Oise qui coule l’ami ».


MAUBEUGE

Une ville incomprise… « Les villes du Nord-Pas-de-Calais souffrent d’une réputation épouvantable (…) Lens a tout de même son Louvre, Dunkerque son carnaval, Roubaix sa course de vélo, Arras sa Grand-Place, et Cambrai ses bêtises. Même Tourcoing a son musée des Beaux-Arts (MUba). Maubeuge, elle n’a rien. »

A tort : Si, Maubeuge a quelque chose : une chanson de Bourvil (de Pierre Perrin, en réalité, mais celle de Bourvil est la plus célèbre) qui s’en moque, Clair de lune à Maubeuge. Elle resta cinq mois dans le top 10 des ventes en 1962. « Rejeter Maubeuge, c’est une vieille tradition qui remonte à Bourvil », confirme un rappeur du coin à l’auteur. Le touriste d’un jour commence mal sa virée en « traversant le centre de la ville sans s’en rendre compte », mais arrive Nourdine, rencontré via Couchsurfing, employé dans une boucherie halal et grand fan des fortifications Vauban : il l’y emmène, mais aussi à la salle Sthrau, joyau Art Déco oublié par les bombes allemandes qui ont détruit 90 % de la ville en 1940. Alors oui, la fricadelle qu’il goûte à Maubeuge est infecte, et il en convient c’est « ni beau, ni vivant » et pourtant, « oui », il faut y aller. Ne serait-ce que pour voir ce fameux clair de lune: « le passage fugace de la lune aura toujours plus de valeur qu’un énième soleil couchant à Hawaï ». Non ?