Les mystères de Snapchat expliqués par la science

WEB Snapchat est scruté par les chercheurs en sciences sociales qui s’intéressent à son impact, tout sauf éphémère... 

Annabelle Laurent

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Le logo de Snapchat sur un panneau d'affichage, dans le Minnesota, octobre 2015.
Le logo de Snapchat sur un panneau d'affichage, dans le Minnesota, octobre 2015. — SIPANY/SIPA

Snapchat n’a plus rien d’anecdotique. La légende voulant que l’appli de l’éphémère soit le royaume du sexting a désormais disparu, ou presque. Créée en 2011 par deux étudiants de Stanford, régulièrement transformée par les mises à jour dont la dernière a fait d’elle une rivale sérieuse de Messenger, l’application forte de ses 100 millions d’utilisateurs quotidiens est le Graal convoité par… tout le monde. Traders, marques, médias (via « Discover » ou les « Stories » qui s’autodétruisent au bout de 24 heures), politiques (de Hollande à Clinton), et novices convertis de plus de 25 ans, qui sont plus de la moitié des nouveaux inscrits.

Snap

Le monde universitaire, lui, n’a pas attendu tout ce temps pour s’y intéresser. Snapchat est scruté depuis quelques années déjà. L’application reste pour vous un abîme de futilité à jamais insondable ? Voici quelques conclusions de chercheurs en sciences sociales que nous avons contactés. A lire si vous vous dites…

… «Quel est l’intérêt de s’envoyer 150 selfies par jour ? »
 

A quoi ça sert ? A socialiser. Eh oui. « L’objectif qu’il y a à se photographier ou filmer en permanence peut être intrigant pour les non-initiés. Mais cela correspond à des formes de sociabilité fusionnelle qui existent à l’adolescence », estime Sophie Jehel, maître de conférences à Paris-VIII et spécialiste des questions relatives aux médias et aux jeunes.

40 snaps au réveil

Brooke, 13 ans, se réveille chaque matin avec 40 snaps de ses amis en attente, expliquait-elle en février à son grand frère ahuri, journaliste chez Buzzfeed US. Un adolescent de 16 ans rencontré en entretien par Sophie Jehel indiquait envoyer par période jusqu’à 100 snaps par jour. « C’est le besoin d’être confronté en permanence à ses amis : un besoin qu’on ne comprend plus une fois que l’on a construit son autonomie subjective », poursuit la sociologue, qui a vu arriver Snapchat « à partir de 2014-2015 » dans les entretiens qu’elle menait auprès de 50 ados de filière professionnelle dans le cadre d’un Observatoire des pratiques numériques des jeunes [ici en PDF].

Selfies ou selfies de pieds ?

L’importance du réseau social se confirme dans une étude qu’elle mène actuellement autour du rapport aux images d’une centaine d’ados, qui lui expliquent leur utilisation du réseau, la nature du contenu, la fréquence des snaps. Mais sans qu’elle ait un droit de regard : « Ce serait trop intrusif ». C’est donc par témoignages croisés qu’elle a appris par exemple qu’il existe « beaucoup de snaps de chaussures… C’est revenu dans tous les groupes. Le sens n’était pour moi pas évident… J’y ai vu le poids de la communication des marques de chaussure ».

Les nouveaux filtres Snapchat, sources inépuisables de selfies. Source: Twitter.
Les nouveaux filtres Snapchat, sources inépuisables de selfies. Source: Twitter. - Snapchat


… «Ça n’a rien de constructif »

Mais ça rendrait heureux. Plus que Facebook. 
Une étude de l’université du Michigan publiée en octobre dernier et qui analysait l’impact sur l’humeur quotidienne des interactions via leurs smartphones de 154 étudiants (18-22 ans en moyenne) a montré que Snapchat était considéré comme le mode de communication le plus « enrichissant ». « Les émotions associées aux interactions sur Snapchat sont plus positives que celles ayant lieu sur Facebook et via les autres modes de communication : SMS, e-mails, appels, Twitter… », montre l’étude, dont la méthodologie était de sonder les participants via 6 questions envoyées quotidiennement par SMS (« Comment a eu lieu votre dernière interaction ? », « Comment vous sentez-vous ? », « Etes-vous proche de cette personne ? »…).

Idiot ?

Les raisons de la supériorité de Snapchat et de son effet positif sur l’humeur ? « Il y en a plusieurs : le fait d’être moins préoccupé par l’image de soi que l’on renvoie, l’accent mis sur le moment présent, la priorité donnée aux amis proches sur le réseau, le facteur ludique et créatif avec les filtres… », nous résume par mail Joseph Bayer, le principal auteur de l’étude. Si « l’éphémère rend le contenu plus difficile à analyser », il lui semble « crucial d’éclaircir le sens profond de ces modes de communication qui peuvent paraître idiots de prime abord ».

Snapchat vs Facebook

Si la légèreté de Snapchat par rapport à Facebook, devenu le lieu de la course aux likes, du trop-plein de pseudo-amis, du stalking des parents, des annonces de mariages/bébés ou encore de l’autocensure a déjà été largement discutée, c’est la première fois qu’une étude quantifie la satisfaction tirée de l’application. En revanche, la perception de « soutien » (marques d’empathie, conseils…) donné par Snapchat est plus faible que sur les autres plateformes, précise Joseph Bayer. On n’y va pas chercher une consolation post-rupture par ses BFFs. Ni s’épancher tout court.


… «Des messages qui disparaissent au bout de 1 à 10 secondes, ça n’a aucun sens »

A moins que ce soit précisément l’intérêt essentiel. Des chercheurs du Social Media Lab de l’université de Cornell se sont intéressés en mars à la façon dont la caractéristique centrale de Snapchat, celle de l’éphémère, influe sur le contenu partagé sur la plateforme. Si une étude a montré que le sexting est en fait très minoritaire sur le réseau, la notion de désinhibition reste majeure : on s’envoie des selfies moches qu’on n’oserait jamais poster sur Facebook. Et ce « d’autant plus que les amis sont en petit nombre et triés sur le volet », souligne l’étude. Un cercle « suffisamment proche pour partager des petites choses quotidiennes ».

« Screener les snaps doss »

L’éphémère ne trompe pas les utilisateurs pour autant : ils sont parfaitement conscients du fait que l’on peut « screener » les photos par une capture d’écran, et utilisent des applications pour les stocker sans que l’expéditeur ne le sache. « Chacun a ainsi sur son ordinateur ou son téléphone des dossiers sur les autres », rapporte Sophie Jehel. « On fait des dossiers vraiment bien », se réjouit un ado interrogé.

Je ne snape pas, je lutte contre l’oubli

Un droit à l’oubli illusoire qui se double d’une contradiction, soulignée par Sylvain Abel et Estelle Aubouin dans leur étude du web éphémère, « De 4chan à Snapchat », présentée lors d’un séminaire de l’EHESS en 2013: « Snapchat ne propose pas seulement un droit à l’oubli, elle leur enjoint paradoxalement à lutter contre leur propre oubli. Il s’agit d’occuper l’espace, se rappeler constamment à l’autre pour ne pas retomber dans la foule des autres pseudonymes ». C’est à cela qu’on doit la créativité et l' humour des snaps, mais aussi la quantité assez délirante de snaps échangés par certains. Le tout grâce à une dextérité du pouce quasi bionique… que même la science serait bien en peine d’expliquer.

 

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20 Minutes est sur Snapchat (vingt.minutes). On vous attend.