Eloquentia, le concours de débat qui veut sortir Saint-Denis des clichés

REPORTAGE Les étudiants de l'université Paris VIII de Saint-Denis excellent dans les joutes oratoires hilarantes...

Aude Massiot

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Les participants aux quarts de finale du concours Eloquentia, à l'université Paris VIII de Saint-Denis.
Les participants aux quarts de finale du concours Eloquentia, à l'université Paris VIII de Saint-Denis. — Aude Massiot

« Quand j’en aurais fini avec toi, tu pourras aller pleurer sous les jupes de ta mère ! » Dressée sur la scène de l’amphithéâtre X de l’université Paris VIII, à Saint-Denis (93), Aichata Ba balance, sans complexe, sa verve à Reda Moussi, son adversaire de débat. Ce lundi 4 avril, se jouent les quarts de finale du concours d’éloquence de l’association Eloquentia. Mais contrairement aux concours de plaidoirie classiques, l’exercice aspire à défaire les clichés qui pèsent sur cette ville, son université et ses étudiants. Surtout, c’est un moyen pour ces jeunes éloquents de se donner les moyens de voir plus loin que les portes de la fac.

« Les idiots sont si sûrs d’eux qu’ils ne cessent de parler »

Ce soir, le débat est de haute volée. Tout est permis, slam, chant, danse, poésie pour défaire son adversaire. Des éclats de rire parcourent le public et le jury, composé d’avocats et de comédiens. Les jeunes beaux parleurs ne sont plus que 8 pour 90 inscrits. Et Aichata est une de ces derniers survivants. A 27 ans, la jeune femme réalise sa deuxième année de master à l’Institut d’études européennes de l’université. Après avoir échoué en finale au célèbre concours de plaidoirie de Lysias à la faculté de droit d’Assas, à Paris, elle est venue tenter sa chance à Saint-Denis. Son sujet : « Le compétent fait-il du bruit ? » Et elle en fait du bruit.

Le jury du concours Eloquentia à Saint-Denis s'apprête à descendre avec humour la présentation de Facri, étudiant connu pour son imitation de multiples accents.
Le jury du concours Eloquentia à Saint-Denis s'apprête à descendre avec humour la présentation de Facri, étudiant connu pour son imitation de multiples accents. - Aude Massiot

Face à elle, Reda, cinq ans de moins et des cheveux bouclés, ne tremble pas. Son argument : « Les idiots sont si sûrs d’eux qu’ils ne cessent de parler. » Bam. Il aura fallu que ses amis le poussent pour qu’il se lance et participe au concours. Le jeune homme ne regrette pas, bien au contraire. « Je sens que je me libère de plus en plus. Sur scène, on dévoile une autre face de sa personnalité. »

« Ils se disent que tout est possible »

En amont du concours, l’association Eloquentia organise une formation à l’apprentissage du discours. Accueillant une trentaine de participants, l’exercice dure plusieurs mois, avec un but : permettre aux étudiants de trouver un stage en fin d’année. Et la plupart réussissent.  « La formation permet vraiment de les sortir de l’université et de Saint Denis, affirme Alexandra Henry, la formatrice en art de la scène. Ils rencontrent des comédiens, des avocats, renforcent leur réseau. A partir de là, se disent que tout est possible. »

 

L’idée de fonder Eloquentia à Saint Denis est venue à Stéphane de Freitas en 2012. « J’ai grandi en banlieue et je me suis rendu compte que la majorité des gens en France avait une idée fausse de la prise de parole dans ces quartiers. » Après des études de droit et un bout de chemin à l’ESSEC, il lâche tout pour créer la coopérative Indigo, une association avec pour objectif d’améliorer le vivre-ensemble en France. Une de ses premières initiatives est alors de créer la formation et le concours Eloquentia, qui existent donc depuis quatre ans. Mais pourquoi à Saint-Denis? « Je voulais faire le contre-pied des clichés qui existent sur la ville. Dans cette fac, ce sont 22.000 jeunes venant de partout en France et à l’étranger qui se rejoignent pour étudier. »

« Nous sommes des gladiateurs ! »

Cette année, une centaine d’entre eux ont  participé aux auditions d’entrée dans la formation. Les trente étudiants sélectionnés ont parfait, pendant six semaines, leur capacité à discourir, construire un débat et même faire du slam. Tout cela encadrés par des avocats, des responsables en ressources humaines, et Alexandra Henry. Et chez certains, la formation a confirmé une vocation d’enfance. Eddy Moniot, le vainqueur de l’édition 2015 du concours, a été repéré lors de la finale par Edouard Baer qui lui a proposé de jouer dans son dernier film.

Eddy Moniot vainqueur du concours Eloquentia de Saint-Denis en 2015 a gagné 1.000 € en frais de scolarité.
Eddy Moniot vainqueur du concours Eloquentia de Saint-Denis en 2015 a gagné 1.000 € en frais de scolarité. - Eloquentia Saint-Denis

Nafissa Traoré, du haut de ses 20 ans, n’a pas moins d’ambition. Arrivée il y a six mois de Bamako, au Mali, elle impressionne les jurés par son talent d’oratrice et encense la foule à cris de « Nous sommes des gladiateurs ! », le poing levé. Avec succès, puisque comme Aichata, Jeremy et Julien, elle participera aux demies-finales le 11 avril.

Une fois les résultats tombés, les participants s’enlacent et se remercient. Les demis-finalistes discutent avec les comédiens venus faire office de jurés, Larbi Naceri, scénariste de Banlieue 13 et Paul Séré, repéré au Jamel Comedy Club qui félicite ainsi Aichata : « Avec ton discours, tu as placé Saint Denis sur la carte de France. » Après avoir assisté à une soirée du concours, beaucoup pourront faire le même constat.

Stéphane de Freitas espère bien qu’après la diffusion de son documentaire sur le sujet (prochainement sur France 2) d’autres universités en France seront intéressées par le principe, pour peut-être, à terme, créer un concours à l’échelle nationale.