Une profession en danger: Qui veut la peau des doubleurs français?

Séries TV Ces dernières années, le travail des comédiens voix off a beaucoup changé en France...

Thomas Weill
— 
Les comédiens de doublage ne sont pas que des voix, ce sont avant tout des comédiens qui doivent donner vie à un texte.
Les comédiens de doublage ne sont pas que des voix, ce sont avant tout des comédiens qui doivent donner vie à un texte. — J-F. Krettly

Nous connaissons leurs voix. Elles nous on fait rire, pleurer ou sursauter. Pourtant nous les avons peut-être croisé dans la rue sans les remarquer, encore moins les reconnaître. Aujourd’hui, les doubleurs français font la gueule, mais personne ne le voit. Temps et conditions de travail réduits, moins d'emplois… Nombreuses sont les causes qui font perdre le sourire à ces acteurs de l’ombre. 20 Minutes a enquêté pour découvrir qui donne des coups de couteaux aux voix qui nous font vibrer.

Avant toute chose, petite précision. Ceux que nous appelons communément des doubleurs sont des comédiens, pas des doubleurs justement. Ils ne se contentent pas de lire des lignes, mais ils les interprètent, comme n’importe quel acteur qui joue un rôle. Aujourd’hui, leur travail a changé parce que le spectateur est devenu impatient et amateur d’authentique. Voir le dernier épisode de sa série préférée plusieurs mois après sa diffusion en VO ? Impossible ! Résultat, beaucoup moins de temps pour adapter une série.  L’enquête commence…

Suspect numéro 1 : la VOD, Netflix, le téléchargement illégal et consort

« De plus en plus, nos clients, les diffuseurs, exigent une diffusion en français en sortie mondiale. Ca change totalement nos conditions de travail », déclare Cécile Piot, directrice de production au sein de la société de doublage VSI. « Nous travaillons avec des images volontairement détériorées, en noir et blanc, filigranées dans tous les sens. Parfois on voit mal la bouche et on ne sait dire où commence et finit une phrase », décrit-elle. Plus compliqué donc pour les comédiens d’assurer un service de qualité.

Pour certains, la tendance obéit aussi à une logique économique. « Avant on nous donnait cinq jours pour doubler trois épisodes, aujourd’hui ce n’est plus que trois jours, cela coûte moins cher », confie un comédien français qui pratique le doublage, notamment sur des séries policières comme NCIS. Moins payés pour un travail plus rapide, « certains comédiens n’en sont pas capables ou le refusent. Les sociétés de doublage font donc appel à des gens qui ont un peu moins d’expérience », notamment en Belgique.

Les comédiens de doublage doivent faire face à de mauvaises conditions de travail, et souffrent de la concurrence belge.
Les comédiens de doublage doivent faire face à de mauvaises conditions de travail, et souffrent de la concurrence belge. - J-F. Krettly

Suspect numéro 2 : les sociétés de doublage

L’enquête se poursuit donc chez nos voisins du plat-pays. « Des sociétés françaises ont monté des studios en Belgique et font travailler des comédiens locaux. Le droit français sur la propriété intellectuelle ne s’applique pas pour eux, et les tarifs ne sont pas les mêmes qu’en France », regrette Serge Vincent, secrétaire général adjoint du Syndicat indépendant des artistes-interprètes (SIA UNSA). Michel Latino, fondateur de l’Institut des métiers du doublage et de l’audiovisuel ( IMDA), partage l’avis de Serge Vincent sur la question. « Les comédiens belges peuvent être payés jusqu’à huit fois moins que les français », soupire-t-il.

>> A lire aussi : Séries télé: A partir de combien d’épisodes devient-on accro?

C’est encore notre comédien de doublage qui se fait voix de la raison en la matière. « Je déplore la tendance parce que je vis de ce métier, mais je ne peux pas juger la société, elle doit faire du chiffre d’affaire et c’est normal », nuance-t-il. Et pourtant, « ça mets en danger notre métier ». La faute à un marché défaillant alors ?

Suspect numéro 3 : la loi du marché

Tous les professionnels le remarquent. En France, il n’y a plus autant de place qu’avant dans le doublage. « A Paris, entre 400 et 500 d’entre nous arrivons à vivre du doublage. Et même nous  exerçons des activités parallèles », explique notre comédien. Ils passent de doubler des séries et films à speakerines et speakers pour la radio par exemple.

Souvent, ils montent donc sur les planches (ce sont des comédiens on vous dit !) mais pas seulement. Ils utilisent leurs cordes vocales pour faire des pubs à la radio, à la télé, sur des boîtes vocales, des GPS, ou même des jeux vidéos. « Sur l’ensemble des gens qu’on forme au métier, si 10% continuent dans cette voie-là, c’est pas mal », estime Michel Latino. C’est pourquoi IMDA n’accepte que des élèves déjà formés au jeu d’acteur.

« Savoir-faire à la française »

Finalement, il est bien difficile de pointer du doigt un seul responsable. La profession est mise à mal, mais les professionnels du secteur relativisent. Ne noircissons pas le tableau, beaucoup de comédiens qui utilisent leurs voix pour autre chose que le doublage ne le font pas par contrainte. Reste que « nous avons une culture de la version doublée en France », assure Serge Vincent tandis que notre comédien met en avant « un réel savoir-faire à la française ». Céline Piot, elle aussi, positive : « Il y a de plus en plus de séries, et les diffuseurs français en sont friands. Tant qu’ils achètent des droits nous sommes protégés. »

Afin de mettre en avant ce métier passion, l'association Les voix ont d’ailleurs décidé d’organiser Les rencontres les voix, entre des professionnels du petit comme du grand écran et des comédiens de l’ombre. La première édition sera une discussion entre un invité surprise et des grands du doublage, Patrick Poivey qui double Bruce Willis, Richard Darbois, voix d’Harrison Ford et Jacques Frantz qui a prêté ses cordes vocales à Mel Gibson. Un podcast émotion à retrouver dans les semaines qui viennent sur le site lesvoix.fr. Les pros du micro peuvent s’inquiéter, mais leurs jours ne sont pas encore comptés.