Lucky Luke: Sfar, Blutch, Trondheim, Bouzard, Ferri clament leur admiration pour le cowboy solitaire

BD Alors que sort le premier volume de « Lucky Luke par… », les auteurs de bande dessinée de la nouvelle génération expriment le respect qu’ils vouent à « l’homme qui tire plus vite que son ombre »…

Olivier Mimran

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Lucky Luke jonglant
Lucky Luke jonglant — MORRIS & éd. LUCKY COMICS 2016

Comme Tintin, Astérix, Spirou et quelques autres, Lucky Luke, dont on fête cette année les 70 ans de sa création, a marqué plusieurs générations de lecteurs. Parmi ceux-ci, certains sont eux-mêmes devenus auteurs de bande dessinée. Auteur du premier volume de la nouvelle collection « Lucky Luke par… », Matthieu Bonhomme, confesse que « c’est bien mon amour de gosse pour ce cowboy, droit dans ses bottes et qui assure en toutes circonstances, qui m’a amené à faire de la BD mon métier ».

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20 Minutes a donc demandé à cinq des auteurs les plus respectés du moment ce que ce personnage-culte leur inspirait. Voici donc les réponses aux mêmes trois questions de Blutch (Grand prix du festival d’Angoulême 2006), Lewis Trondheim (Grand prix du festival d’Angoulême 2006), Jean-Yves Ferri (actuel scénariste d’Astérix), Guillaume Bouzard (qui signera le second volume de la collection « Lucky Luke par… », à sortir en juin).Joann Sfar a préféré s’exprimer de manière plus globale sur l’univers de Lucky Luke et nous vous proposons sa réponse en encadré.

Le légendaire 4ème de couverure des albums de Lucky Luke (extrait)
Le légendaire 4ème de couverure des albums de Lucky Luke (extrait) - MORRIS & éd. LUCKY COMICS 2016

 

Que représente Lucky Luke pour vous ?
 

  • Blutch : « Lucky Luke est un compagnon d’enfance qui me parle encore, et qui toujours, m’apprend des choses sur l’exercice de mon métier. »
  • L. Trondheim : « C’est un cowboy qui a un super pouvoir. Et sa kryptonite est qu’il est super réglo. »
  • J.-Y. Ferri : « Pour moi, le Lucky luke de l’âge d’or est un peu l’os de l’humour de Goscinny. Une grande efficacité, une mécanique très pure, un scénario qui comme le dessin de Morris ne s’encombre pas de fioritures. »
  • G. Bouzard : « Lucky Luke, c’est le Télé Poche de la personne qui me gardait tout gamin quand mes parents bossaient. Je me souviens qu’il y avait une (ou plusieurs ?) planches au début du magazine… j’étais tout gosse et j’adorais Télé Poche. Mais en fait, c’était peut-être pas Télé Poche, c’était peut-être Rustica… »

Quel est l’album de Lucky Luke qui vous a le plus marqué, et pourquoi ?
 

  • Blutch : « On peut lire dans L’Art de Morris, un long développement écrit il y a plus de quinze ans sur Dalton City, mais aujourd’hui je dirais Le Cavalier Blanc, parce que je l’ai prêté, flambant neuf, à Christian Oberlé en 1975 et qu’il ne me l’a jamais rendu. Avant que je ne le rachète vingt ans plus tard, cet album fantôme occupait une place à part, son absence et le souvenir diffus qui y était attaché en faisait une puissante réserve à fantasmes ».
  • L. Trondheim : « C’est sans doute Phil Defer. C’est bourré de gags visuels. Et le méchant meurt, tué par Lucky Luke, ce qui est très très rare. Et en plus, le récit est suivi d’un récit très drôle avec le personnage de Pilule qui est un pied tendre qui a une chance inouïe ».
  • J.-Y. Ferri : « J’ai toujours aimé Les Dalton dans le blizzard. On ne peut pas enlever une case dans Les Dalton dans le blizzard. Les Dalton s’évadent, ils filent au Canada et en quelques pages, tous les poncifs sont déclinés avec naturel : Les bûcherons, la neige, les noms français, et le caporal Pendergast, un personnage impayable de policier monté : ''Messieurs, je désire vous interroger pour une affaire vous concernant !'' Mais j’en aime d’autres (Les rivaux de Painful Gulch, Le 20e de cavalerie, Western Circus…) ».
  • G. Bouzard : « Les rivaux de Painful Gulch : les grandes oreilles contre les gros nez, avec tous les membres de la familles qui ont cette même curiosité anatomique… c’était incroyable ! ça m’a marqué, peut-être parce que ça me faisait penser à des gens de chez moi ? Et puis aussi, on ne pourrait pas y voir une petite critique de tous les conflits mondiaux qui déchirent les êtres humains ? Non, ça serait un peu trop foufou, mon imagination m’emporte trop loin… »

Si vous aviez l’opportunité de le reprendre, quel genre d’aventures aimeriez-vous lui faire vivre ?
 

  • Blutch : « Je ne vous le dirais pas, je ne vais PAS fournir des idées gratuitement à Jul (ndr : le scénariste de la série officielle) ».
  • L. Trondheim : « J’ai écrit les 10 premières pages d’un Lucky Luke qui se retrouvait confronté à Pilule, qui ferait un super ennemi. Malheureusement, monsieur Ostermann, le directeur général de chez Dargaud ne m’aime pas et a dit à Matthieu Bonhomme qu’il ne voulait pas me faire ce cadeau. J’étais sans le savoir moi-même un super ennemi dans la vraie vie ».
  • J.-Y. Ferri : « Difficile à dire. Il faudrait se replonger dans l’histoire du Far West. Chaque Lucky Luke partait d’un mythe de la conquête de l’Ouest (le télégraphe, les ville-fantômes, Calamity Jane etc.). Peut-être la parodie d’un grand western mais le genre western est un peu en panne au cinéma en ce moment »
  • G. Bouzard est dispensé de répondre, car il est justement en train de réaliser une aventure de Lucky Luke.

Joann Sfar : « J’adorerais réaliser un film sur Lucky Luke »

Le cinéaste-bédéaste-romancier ayant préféré s’exprimer de manière plus globale, voici sa réflexion sur l’univers de Lucky Luke :
« Bizarrement j’ai découvert Lucky Luke grâce à deux albums qui n’étaient pas scénarisés par Goscinny : La Mine d’Or de Dick Digger, puis Phil Defer.
Bizarrement aussi, dans la construction de mon imaginaire de western, Lucky Luke, Blueberry, John Ford et Sergio Leone se mélangent. Je n’ai jamais aimé la pureté ou l’orthodoxie artistique. Le western est au centre de ma vie et la bande dessinée de western est à mes yeux aussi importante que le cinéma.
Continuons avec le bizarre, mais peut-être n’est-ce pas un hasard : La Ballade des Dalton est avec les œuvres de Paul Grimaud un des (rares) chefs-d’œuvre de l’animation française. Cela est dû à l’histoire de Goscinny, bien entendu, mais aussi beaucoup au génie de Morris pour le mouvement.
Morris est le cas unique à mon sens d’un auteur dont le style est parfait à la fois pour l’animation et pour la bande dessinée. Son univers est complètement fou. Quand il dessine un bandit qui débouche une bouteille de rhum avec les dents, les gamins qui lisent la BD sentent le goût du rhum.
J’aime profondément Astérix, mais je crois que les plus grands scénarios de Goscinny sont des Lucky Luke. Le Pied Tendre, en particulier, est l’œuvre la plus drôle et forte que j’aie jamais lue sur les exilés (je ne rigole pas).
Pour finir, nous vivons une vraie anomalie : il n’y a jamais eu un grand film sur Lucky Luke. Sans doute parce que ceux qui s’y sont attelés n’ont jamais pris ce personnage assez au sérieux. Lorsqu’un réalisateur comprendra ces deux choses antithétiques, il y aura un grand film de Lucky Luke :

1* Lucky Luke doit s’adresser aux enfants avant tout.
2* Lucky Luke est un catalyseur de western tellement puissant qu’il peut redire dans son langage toutes les plus grandes scènes des westerns de John Ford ou Sergio Leone.
3* Je pense que Quentin Tarantino pourrait faire un Lucky Luke.
4* Peut-être que ça n’arrivera pas. Si un jour on me propose de le faire j’adorerais réaliser un film sur Lucky Luke (en ce qui concerne le cinéma, Lucky Luke m’excite mille fois plus qu’Astérix). »