Pourquoi vous n'avez pas fini d’aimer Fabrice Luchini

SUCCES Paru le 2 mars, le premier livre du comédien s’annonce comme l’un des succès de l’année. Vingt ans qu’il fait le même numéro sur scène et sur les plateaux télé, et pourtant... 

Annabelle Laurent
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Fabrice Luchini dans Alceste et Bicyclette de Philippe Le Guay (2012)
Fabrice Luchini dans Alceste et Bicyclette de Philippe Le Guay (2012) — Copyright Myriam Touzé / Pathé Distribution

Vingt ans qu’il fait peu ou prou le même numéro sur scène et sur les plateaux télé. Mais on n’avait jamais lu Fabrice Luchini. Il faut croire que certains en ressentaient de la frustration : le premier livre du comédien s’arrache en librairie. Paru le 2 mars, Comédie française, ça a débuté comme ça s’est déjà vendu à plus de 60.000 exemplaires, confie son éditrice. Au dernier Salon du Livre, « il a fallu gérer l’affluence avec un système de tickets, et compter sur les forces de l’ordre ». La plus grosse signature de Flammarion, et « peut-être même de tout le salon ». Si la fascination pour Luchini (pas unanime, évidemment) ne date pas d’hier, elle ne semble pas près de faiblir…

… Parce qu’il se livre (un peu)
 

« C’est récurrent, tous les deux ans, il y a une petite demande des éditeurs. Alors il faudrait écrire un bouquin (…) Tout m’empêche. Essayons », écrit Luchini en préambule. En discussion avec lui depuis plus de deux ans, l’éditrice de Flammarion Maxime Catroux aura eu raison de sa frilosité. « Il a une très haute idée des livres donc il voulait être sûr de l’exercice, explique-t-elle. Ce qui l’a intéressé, c’était de parler non pas trop de lui, mais de lui via les auteurs qu’il aime. » N’allez pas imaginer une autobiographie. Luchini reste à l’ombre de son panthéon personnel, Céline, Rimbaud, Molière, Paul Valéry… Qu’il cite allégrement, s’attardant sur chaque vers des Femmes Savantes ou le sublime d’une phrase du Voyage au bout de la nuit sur cinq pages. En écho au principe de son spectacle « Poésie ? », créé l’an dernier et qu’il joue actuellement au théâtre du Montparnasse, dans la lignée des spectacles qu’il donne seul depuis vingt ans.

Mais Luchini se raconte aussi. Luchini le fils d’immigrés italiens, marchands de fruits et légumes, petit coiffeur repéré à 16 ans par Philippe Labro, Luchini l’autodidacte qui décroche le numéro de Roland Barthes (un passage hilarant qu’il racontait déjà dans Le Point sur Robert) : on connaît l’essentiel mais il y a du neuf. Comme ces belles pages sur le bus 80 qui l’éloignait ado de sa butte Montmartre pour le mener dans les quartiers chics. Aux confidences, Luchini ajoute les notes d’un journal tenu à l’été 2015 sur le tournage du film de Bruno Dumont, Ma Loute, et un lot d’anecdotes people savoureuses, d’un dîner avec Hollande à un autre avec Macron… Bref, un joyeux fourre-tout où on retrouve sa passion, sa verve, et sa lucidité sur lui-même. dont la bande-annonce vient de sortir

Grand moment, grand sketch: la rencontre de Luchini et Barthes.

… Parce qu’il n’a pas fini d’être le meilleur des showmen
 

C’est un regard que l’on connaît moins : celui que pose Luchini sur son rôle de bête médiatique. « Pas si facile, d’être un bon client. C’est plus dur de réussir l’émission de Laurent Ruquier que de jouer Poésie ? Beaucoup plus dur », écrit le comédien. L’intervention en question dans On n’est pas couché en mars 2015 cumule  plus d’un million de vues sur Youtube et il suffit d’écouter sa dernière impro assez jubilatoire sur Europe 1, le 4 mars, pour s’en convaincre : dur, peut-être, mais Luchini n’a pas fini de dynamiter les plateaux de télé, à commencer par celui de C à vous la semaine prochaine.

Sur YouTube, Luchini a le droit à ses best-of. 

« Michel Polac avait compris que les médias ne sont pas sérieux, écrit-il. On ne peut rien faire comprendre à la télévision, rien faire passer : la télévision ne retient que l’énergie, éventuellement la drôlerie, en un mot la théâtralisation ». Ses méthodes sont toujours les mêmes – parler sexe, lancer une vanne sur Hollande, titiller son intervieweur (Laurent Delahousse s’en souvient), faire parler ses génies et son humour. « Je ne sais pas s’il est un bon ou un mauvais client, mais il est généreux, commente Cyrille Eldin, le chroniqueur du Grand Journal (lui-même comédien) avec lequel Luchini a fait son dernier show en date, au Salon du Livre, improvisant du Elsa et dissertant sur l’ego des politiques.


« Il n’en y a pas deux, des Luchini, poursuit Cyrille Eldin. Surtout, il perdure. Même s’il dit un peu les mêmes choses depuis toujours. Pour moi, sa grande force est d’être suffisamment sensible au style, et très à l’écoute, pour être toujours contemporain. Il ne sera jamais ringard ». En témoigne peut-être la présence de jeunes parmi ses admirateurs. Son éditrice assure: « Au Salon du Livre, les jeunes me disaient : «Luchini, il est trop stylé». »

… Parce qu’il continue d’instruire sans snobisme
 

« Alors que je passe mon temps à témoigner d’auteurs plus grands que moi, d’auteurs immenses, les gens ont parfois tendance à penser que j’occupe le terrain par infatuation de l’ego », écrit encore le comédien. Luchini le grand névrosé et habitué du divan, « l’hystérique », pour ceux qu’il agace ou horripile. Mais d’un comédien de 65 ans obsédé par Céline et Nietzche, popularisé bien sûr par ses succès au cinéma (La Discrète, en 1990, a été la bascule), des jeunes en arriveraient donc à trancher : « trop stylé ». 

Poésie?, son spectacle, est complet jusqu’à juin. On vient l’écouter dériver sur Le Bateau Ivre puis épingler nos travers comme notre rapport au téléphone portable. « Je ne me fais pas du Nietzsche toute la journée. Je me fais du Faites entrer l’accusé aussi », lançait-il en mai sur France Inter (jour de l'ode de François Morel): grand téléphage, Luchini dénote dans un paysage culturel français habitué à cloisonner. Il se dit dans son livre admiratif de David Pujadas qui peut faire « des JT d’une grande beauté », et ne se lasse pas de N’oubliez pas les paroles de Nagui. Dont il dit : « Le plus populaire, c’est lui. Il est le grand prêtre de la religion immense de la fréquentation du semblable ». Tandis que lui s’en tiendra « à l’admiration pour les génies et la recherche frénétique et pathétique d’une note qui se voudrait être la note parfaite musicale ».