Eurovision: Pourquoi la chanson de l'Ukraine pourrait faire polémique

MUSIQUE Dimanche, Jamala, une Tatare de Crimée, a été désignée pour représenter l’Ukraine lors du concours internationale de chanson avec sa chanson « 1944 »…

Fabien Randanne, avec AFP

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Jamala, une Tatare de Crimée, représentera l'Ukraine à l'Eurovision 2016.
Jamala, une Tatare de Crimée, représentera l'Ukraine à l'Eurovision 2016. — Sergei Chuzavkov/AP/SIPA

« Quand les étrangers arrivent, ils viennent dans votre maison. Ils vous tuent et disent : "Nous ne sommes pas coupables". » C’est avec les paroles de sa chanson, 1944, et son interprétation intense que Jamala a été désignée dimanche lors d’un concours télévisé pour représenter l’Ukraine à l’Eurovision. Mais le choix de cette Tatare de Crimée comme candidate nationale n’a rien de consensuel. 20 Minutes vous explique pourquoi cette chanson pourrait bien faire siffler les oreilles du pouvoir russe et déranger les organisateurs de l’Eurovision.

  • Qui est Jamala ?

Jamala, 32 ans, est une Tatare de Crimée, la péninsule ukrainienne annexée par la Russie en 2014. Cantatrice de formation, elle est devenue une star du jazz en Ukraine, où elle vit désormais. En obtenant, avec sa chanson 1944, le meilleur score parmi six finalistes lors de la sélection nationale dimanche, elle a décroché son ticket pour l’Eurovision. Elle interprétera 1944 en anglais et en tatar

  • De quoi parle la chanson ?

Du 18 au 20 mai 1944, 240.000 Tatares de Crimée, soit la quasi-totalité de ce peuple musulman d’origine turque, ont été déportés sur ordre de Staline qui les accusait d’avoir collaboré avec les nazis. Entassés dans des wagons de marchandises, ils ont été conduits pour la plupart en Asie centrale où ils ont trouvé la mort en raison des conditions de vie très rudes. Pendant le voyage, 8.000 Tatars sont morts de soif ou de la typhoïde, à l’image d’un des enfants de l’arrière-grand-mère de Jamala. « J’avais besoin » de cette chanson pour rendre hommage à « ces milliers de Tatars de Crimée » dont il ne reste plus rien « même pas de photos », a expliqué la chanteuse.

  • Pourquoi pourrait-elle déplaire au pouvoir russe actuel ?

Si 1944 se réfère, comme son titre l’indique, à un événement passé, ses résonances avec l’actualité son indéniables. Jamala a confié avoir écrit ce morceau « en état d’impuissance » après l’annexion de la Crimée par la Russie, et insisté sur sa volonté de la « faire entendre » en Occident. « Les Tatars de Crimée sont désespérés et ont besoin de soutien », a-t-elle dit. Et pour cause : depuis l’annexion de ce territoire par Moscou il y a deux ans, des militants tatars ont été emprisonnés et leurs domiciles perquisitionnés. Des dirigeants de la communauté ont aussi été interdits d’entrée sur ce territoire par les autorités russes. Ces abus ont été dénoncés par l’ONU, les Etats-Unis et le Parlement européen.

« Cette chanson (…) c’est justement l’Ukraine en souffrance que nous sommes tous aujourd’hui », a avancé de son côté Ruslana, jurée de la sélection ukrainienne pour l’Eurovision. Une déclaration qui n’a rien d’anodin car, Ruslana – qui a remporté l’Eurovision pour l’Ukraine en 2004 – a été l’une des figures de la révolution pro-européenne sur la place Maidan. Sa voix, en tant qu’artiste et activiste, porte.

  • La chanson peut-elle être disqualifiée ?

1944 ne tournera sans doute pas en boucle dans la playlist du pouvoir russe. De là à imaginer que Moscou mette des bâtons dans les roues de l’Ukraine à l’Eurovision, il n’y a qu’un pas. Le règlement du concours interdit notamment « d’inclure tout mot ou tout geste de nature politique ou assimilable ». Une formulation assez vague qui se prête à une interprétation plus ou moins large selon les sensibilités.

Pour le moment, les organisateurs n’ont fait aucun commentaire sur la chanson, mais on peut constater que, sur le site de l’Eurovision, l’article consacré à Jamala, ne mentionne à aucun moment la signification de 1944.

  • Y a-t-il eu des précédents ?

La chanteuse devrait connaître un sort plus favorable que les candidats géorgiens de 2009 : le groupe Stephan & 3G était en lice avec We don’t wanna put in, mais le message politique « We don’t wanna Putin » (On ne veut pas de Poutine) était à peine voilé. L’organisation – le concours se déroulait… en Russie – a refusé que cette chanson soit jouée sur scène. La Georgie avait alors préféré se retirer. L’an passé, la chanson arménienne a quant à elle dû changer de titre : Don’t Deny (« Ne niez pas ») a été rebaptisée Face the Shadow (« Affronte l’ombre »). Elle faisait référence au génocide arménien que la Turquie a toujours refusé de reconnaître. Une énième preuve que la politique s’invite toujours dans la partition de l’Eurovision.