Partie pêcher dix ans en Alaska, elle signe un fascinant roman d'aventures

LITTERATURE Catherine Poulain publie «Le grand marin», roman exaltant inspiré des dix ans qu’elle a passé à pêcher la morue et le flétan en Alaska. «20 Minutes» l'a rencontrée... 

Annabelle Laurent

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Bateaux de pêche en Alaska, 2012.
Bateaux de pêche en Alaska, 2012. — Flickr/volvob12b/BernardSpraag

Faut-il nécessairement vivre de grandes choses pour pouvoir plus tard les écrire ? Si le contraire a souvent été prouvé, pour Catherine Poulain, l’histoire commence avec cette idée fixe, au sortir de l’adolescence. « J’ai toujours voulu écrire. J’ai entamé beaucoup de livres, se souvient-elle en riant doucement, quand nous la rencontrons à Paris. Mais je voulais vivre aussi, voyager, voir le monde. Alors je me suis dit : «En attendant, c’est ta vie qui sera le livre».»

Elle ne se trompait pas : une trentaine d’années plus tard, à 56 ans, ses traits portent la marque d’une vie usante et son premier roman est là : Le grand marin, paru le 4 février aux éditions de l’Olivier. Un fascinant voyage inspiré des dix années qu’elle a passé en Alaska, embarquée sur des bateaux de pêche battus par les vagues, seule femme à bord, là où rien ni personne ne pouvait restreindre sa soif de liberté.

God bless you

« L’Alaska, c’est ce qui me tient le plus à cœur », nous dit-elle, car ce n’est qu’une de ses mille vies. Partie de Manosque à 20 ans pour l’Europe puis l’Asie, elle est barmaid à Hong Kong, travailleuse agricole au Canada, employée d’une conserverie de poissons en Islande… C’est en 1993 qu’elle arrive sur les docks de Kodiak, avec le besoin irraisonné de partir en mer pour connaître l’épuisante vie de pêcheur, la douleur qui anesthésie, le danger au goût d’absolu. Un rêve fou qui lui vaut des moues sceptiques, « God bless you », lui répètent sur sa route les Américains, mais elle n’écoute pas et embarque sur le Rebel en quête des bancs de morue de noire. Elle, ou Lili, la narratrice du livre, que les hommes de l’équipage appellent aussi « le moineau », ou « la petite Française » alors qu’elle égorge et éventre les poissons comme tout le monde, avidement, les « cheveux poisseux de sang », ignorant le froid, le sommeil, jusqu’à une morsure qui aurait mis sa vie en danger, si Jude, le grand marin, ce pêcheur taiseux qui la fascine, n’avait pas veillé sur elle…

«Que l'on soit homme ou femme n'a plus de sens»

L’aventure a duré dix ans. Dix ans du « bonheur physique de n’être plus éparpillé par la confusion des règles sociales, l’injonction à être ceci ou cela, glisse-t-elle. Car que l’on soit homme ou femme n’a plus de sens, seule compte l’urgence de la pêche, et la survie de tous ». En 2003, l’Immigration l’arrête et la renvoie en France…Elle y fait plusieurs formations jusqu’à devenir bergère, son métier actuel, qu’elle exerce dans les Alpes de Haute-Provence, en charge de 700 brebis. A nouveau, le grand air, au contact de la nature, parce que la vie n’est pas possible autrement, tout simplement. « J’ai peur des maisons, des murs, des enfants des autres, du bonheur des gens beaux et qui ont de l’argent », dit Lili dans Le grand marin. « C’est la peur de tout ce qui fait bulle et vous coupe du monde, ajoute Catherine Poulain en traçant un cercle sur la table, de ses si larges mains, calleuses, impressionnantes. C’est la peur de s’isoler du monde physique, dans une quiétude, une sécurité où l’on s’arrête sans chercher plus loin ».

Catherine Poulain est aujourd'hui bergère dans les Alpes de Haute-Provence. Crédit: Geoffroy Mathieu.

La «Grande librairie», le Graal pour un premier roman

Fuir la sécurité, rester dans le mouvement, et écrire, toujours. C’est sur le bateau que Catherine Poulain a tenu ses carnets, quand elle était de quart. « Pour essayer de garder des traces, pendant tout ce temps où il ne faut pas s’endormir, avec cette paix extraordinaire ». Des années plus tard, les cahiers s’entassaient et il fallut une rencontre avec l’écrivain et journaliste Anne Vallaeys, il y a un an, pour qu’elle se décide à reprendre ses notes et envoyer des fragments à Olivier Cohen, aux éditions de L’Olivier. La suite, c’est « un peu comme un rêve ». Le Grand Marin est le coup de cœur des libraires et des critiques, France Inter ou La Grande Librairie - le Graal pour une primo romancière -l’ont invitée, et couvert d’éloges. Elle se rassure : « Heureusement que j’ai encore mes brebis, ça me garde bien les pieds sur terre ». D’autant qu’elle n’a pas fini d’écrire. Elle a en tête « au moins cinq romans ». « Tout ce que j’ai à l’intérieur, toutes ces choses du monde que j’ai vues, il faut sortir tout ça… Je n’aurai pas assez du restant de ma vie… », prédit-elle de sa petite voix que le vent rendait inaudible, là-bas, en Alaska.

Le grand marin, de Catherine Poulain. Paru le 4 février, L'Olivier. 384 pages, 19 euros.