TEST. J'ai passé dix jours avec un casque audio sur les oreilles (et je ne suis pas devenu sourd)

SOURDINE Ecouter de la musique, bien sûr, mais aussi faire du vélo, assister à une pièce de théâtre ou suivre une émission de radio: on peut tout faire ou presque avec un casque audio. Et pourtant, cet accessoire est en perte de vitesse. Explications...

Benjamin Chapon

— 

Un spectateur casqué au théâtre des Bouffes du Nord, à Paris
Un spectateur casqué au théâtre des Bouffes du Nord, à Paris — Christophe Raynaud de Lage

La Google Glass est morte. La montre connectée est décevante. Alors ? Qu’est-ce qu’on porte, nous ? Des pulls et des chaussures à la con ? Heureusement, il nous reste les casques audio. Des créateurs imaginent de nouveaux usages à cet accessoire qui nous permet de supporter le réel en en modifiant une dimension sensorielle. J’ai donc essayé de ne jamais quitter mon casque audio pendant dix jours.

>> A lire aussi: On a tenté d’explorer l’algorithme YouTube

Journaliste culturel, je passe des heures avec un casque sur les oreilles au boulot. Mais je suis aussi censé faire des sorties culturelles. Coup de pot, le metteur en scène Roland Auzet a monté une pièce de théâtre, Dans la solitude des champs de coton, de Bernard-Marie Koltès, où les spectateurs suivent les dialogues grâce à des casques audio. Roland Auzet voulait ainsi « aller au creux de l’oreille des gens » et « travailler sur des modes différents que la seule voix portée. » De fait, les actrices de la pièce ont ainsi la liberté de murmurer, de parler dos au public… Leurs voix sont accompagnées de bruitages, de musiques, et elles peuvent se balader où elles veulent. Créée à Lyon, la pièce avait été donnée dans le centre commercial de la gare Lyon Part-Dieu. « Ça m’intéresse de convoquer l’intime dans l’espace public », explique le metteur en scène qui travaille actuellement sur un opéra au casque.

En revanche, il n’y aura jamais de concerts au casque, selon Michel Badouit, dit Mich', ingénieur du son « parce que jamais aucun casque ne rendra la même impression acoustique qu’un concert live. C’est l’espace, la distance, qui permet aux ondes de s’ouvrir et de gagner en complexité. Dans un concert, c’est tout le corps qui reçoit la musique. »

L’audioguide, plus secure que le casque

OK pour les concerts, mais pour le reste, le casque audio peut potentiellement gagner tous les secteurs culturels. Le responsable du développement numérique dans un grand musée parisien nous raconte « s’être beaucoup bagarré avec sa direction pour imposer des casques audio bluetooth pour remplacer les audio guides. Les visiteurs ont l’air un peu couillons à tenir leur audio guide à l’oreille. Un casque, c’est beaucoup plus pratique. » L’innovation s’est heurtée au principe de sécurité. « On me disait que les gens n’entendraient plus les bruits alentour et que ça générerait des accidents. »

La question de la sécurité est l’argument massue des anti-casques qui nous empêchent de plonger dans un monde 100 % casqué. Pourtant, la technologie évolue. Déjà, les accusations selon lesquelles l’utilisation prolongée des casques rendrait sourd sont battues en brèche par le lobby des fabricants. Pour d’autres, un jeune sur trois est un futur sourd à cause de l’écoute répétée de Maître Gims au casque audio à plein volume. Espérant que la médecine réparatrice de tympans fasse un bon de géant d’ici trois ou quatre ans, on peut continuer à utiliser un casque audio dans des conditions extrêmes. Par exemple, sur un vélo…

Comme j’ai pu le constater en testant le casque sans fil Zik 3 de Parrot (attention, ça va chercher dans les 400 euros) dont la pub promet qu’on peut l’utiliser en toute sécurité en faisant du vélo (même si c'est interdit par le code de la route). Sa technologie permet de laisser passer les sons extérieurs. Au bout d’une semaine de test, on n'est passé sous aucun camion mais les regards pleins de mépris des autres cyclistes et l’interpellation d’un ambulancier « Oh gamin, tu montes tout de suite ou j’attends que t’aies un accident ? » rendent assez pénible son utilisation quotidienne.

Courir oreilles à l'air

Le regard est un autre grand obstacle sur le chemin d’un monde tout casqué. Il y a encore quelques années, il était de bon ton de faire du sport avec un casque audio. Mais en 2016… « Faire du sport avec un casque renvoie à une pratique démodée, centrée sur soi, son corps, ses sensations… Aujourd’hui, la pratique sportive est beaucoup plus sociale et festive, nous explique Manon Sicard, responsable marketing des événements On bouge Paris. Désormais, les gens échangent leurs performances sur les réseaux sociaux, on organise des " running party ", on se fédère, on se rencontre… Un joggeur avec un casque, il est resté bloqué en 2005. »

Confirmation au Champ de Mars où un joggeur sur quatre a des écouteurs. Et encore, pas pour ce que vous croyez. « Je n’écoute pas de musique, c’est pour pouvoir répondre au téléphone », explique Stéphanie. Seule exception croisée en ce samedi matin, Thierry porte un casque-bandeau, « uniquement en hiver, pour écouter des podcasts, parfois un peu de musique classique ».

Même dans les transports, les casques audio périclitent peu à peu. Pablo et sa guitare écument les rames du métro parisien depuis douze ans. Le musicien a noté que depuis quelques années : « Il y a moins de casques, beaucoup moins. Mais les gens ne sont pas plus attentifs à leur environnement pour autant. Ils lisent ou jouent sur leurs téléphones. Les agents RATP me disent qu’il y a souvent des accidents avec des gens qui se rentrent dedans ou qui tombent dans les escaliers à cause de ça. Si en plus ils avaient un casque sur les oreilles, ce serait l’hécatombe. »

«Après, t'es carrément sourd»

Même les soirées Silent Disco, qui ont essaimé depuis plusieurs années maintenant, ne se sont jamais vraiment installées. Pire, le principe de soirées silencieuses durant lesquelles on danse un casque vissé aux oreilles a été interdit dans plusieurs villes suisses au prétexte qu’elles généraient tout de même trop de chahut.

Le bilan n’est pas glorieux. Au bout de dix jours à essayer de faire le maximum d’activités avec un casque, j’ai réussi à aller au théâtre, à faire un peu de vélo. Et il paraît que je peux écouter des podcasts France Culture pendant mon jogging. Dernier espoir : les jeunes. Sur les bancs devant un lycée du 14e arrondissement parisien, quatre jeunes discutent, les yeux rivés sur leurs téléphones portables. Sans casque, ni oreillette : « Ben non, on discute là. » La musique, ils l’écoutent avec le haut-parleur de leurs téléphones. « Mon oncle est médecin, il dit que les casques audio, ça nique les tympans. Après t’es carrément sourd. »

Les dernières études sur le sujet ont beau démontrer que c’est le volume qui compte, pas le casque (méthode imparable : si vous n’entendez plus le clic de votre stylo rétractable, la musique est trop forte), et les fabricants améliorer leurs produits, le casque audio semble en perte de vitesse. J'ai essayé de faire dire à un sociologue qu'à force de perdre des contacts visuels avec les autre humains (coucou, le multi-écran), on compensait en ouvrant un peu plus nos oreilles à nos environnements. Il a répondu: «C'est sans doute plus compliqué que ça.»