Non, une courgette n'est pas un instrument de musique

CREATION Le salon Musicora, à Paris, présente des innovations dans le domaine des instruments...

Benjamin Chapon

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Membres du Vegetable Orchestra jouant du topinambour, de la courgette et de la citrouille
Membres du Vegetable Orchestra jouant du topinambour, de la courgette et de la citrouille — Paul Grover / Rex Featu/REX/SIPA

Rejaillissent régulièrement sur les réseaux sociaux des vidéos musicales insolites. Il y a cet orchestre qui joue avec des fruits et légumes évidées. D’autres font de la musique avec tout ce qui leur tombe sous la main dans un appartement lambda.

Il y a cet orgue à marée, qui fonctionne avec les vagues, en Croatie…


Ou encore un artiste qui installe des guitares électriques branchées sur amplis dans une pièce et y lâche des oiseaux.

Il y a même un petit malin qui a essayé de faire croire qu’il faisait de la musique électronique avec des saucisses

Alors que se tient le salon Musicora à Paris, où seront présentés, entre autres choses, de nouveaux instruments, la question se pose de savoir si un poivron, un saucisson ou un grille-pain sont des instruments. Et si une volée de moineaux ou la mer Adriatique sont des musiciens.

Jouer du concombre, c’est du pipeau

Pour Adrien Mamou-Mani, chercheur à l’IRCAM (Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique), une courgette ne peut remplacer une flûte : « La notion d’instrument est tendue vers la fonction d’un objet. Un instrument n’est pas un outil. Il doit être fait pour la musique. Les instruments de musique atteignent des niveaux technicité remarquable. On ne peut pas non plus comparer un télescope et des jumelles-jouets. »

Il y a donc une différence entre un concombre évidé qui fait un vague sifflement et un instrument à vent qui a demandé ces centaines d’heures de travail à son fabricant, une vie d’exercice à celui qui en joue et des siècles d’histoire pour qu’il soit reconnu par les mélomanes en tant qu’instrument de musique.

Même si on peut produire des sons avec un micro-ondes ou une lampe de chevet, jouer sur de vrais instruments à une fonction importante selon le chercheur : « Il faut prendre en compte la vision cognitive de l’objet. Pour apprécier la musique, il faut se mettre en condition. Les instruments connus participent à créer le délicat contexte dans lequel on est capable d’avoir un jugement et un plaisir esthétique. Pour ressentir ce plaisir, il faut avoir intégré les règles du jeu sonore, compris les rapports entre les sons et leur production. »

Créer un instrument, c’est branché

Les musiciens électroniques se posent ainsi encore souvent la question de la meilleure manière d’incarner leur musique sur scène pour que le public ne se sente pas floué. « L’arrivée de l’électricité puis de l’électronique a tout changé, explique Adrien Mamou-Mani. Jusque-là, il y avait eu pu d’inventions d’instruments de musique, surtout des perfectionnements. »

Cependant, même au XXe siècle, peu d’instruments ont été créés. « L’invention d’un instrument réclame la rencontre entre trois éléments : le milieu musical qui a une envie, la technologie qui ne cesse d’évoluer, et la société. Par exemple, quand la société a voulu aller en masse à des concerts, il a fallu construire des salles plus grandes et donc inventer des instruments qui sonnent plus forts. Parfois, pouf, ça prend et un nouvel instrument est créé et accepté en tant que tel. C’est assez mystérieux. Il y a beaucoup d’instruments brevetés qui n’ont rencontré ni musicien ni compositeur, et du coup pas de public non plus. » Adrien Mamou-Mani espère que les « smart instruments » que l’IRCAM présente cette année à Musicora rencontreront le public.

Repères bouleversés

« Il s’agit d’instruments augmentés. Ils ont l’apparence d’instruments traditionnels, par exemple un bon vieux violon, mais permettent des traitements électroniques des sons produits. » Le violoniste peut ainsi directement créer des boucles ou changer les timbres, faire des effets… « Bien sûr, ça demande un petit apprentissage pour le musicien qui voit ses repères changés. Mais surtout, nous travaillons avec des compositeurs, parce que c’est plus facile de suivre une partition pour s’approprier les possibilités. Et nous avons aussi des protocoles de test dans le champ de la psychologie pour savoir si l’instrument peut être accepté par le public. »