J’ai tenté de méditer sur… Periscope

PERISCOPE Une communauté improbable s’est emparée du réseau social racheté par Twitter: celle des adeptes de la méditation…

Annabelle Laurent
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Anita Wing Lee, fondatrice du Global Meditation Scope
Anita Wing Lee, fondatrice du Global Meditation Scope — Periscope

On vous dit « méditation », vous énumérez : position du lotus, silence, solitude, om̐m̐m̐m̐m̐. J’avais la même liste (très réductrice quant à la diversité des formes de méditation) avant d’apprendre qu’un smartphone pouvait s’y glisser, et ce grâce à… Periscope. 

Rappelons le principe de l’application de streaming vidéo en direct rachetée l’an dernier par Twitter, et encore - du moins pour l’instant – confidentielle en France. On filme quelque chose (une manif, un concert, son chat), ou l'on braque l’objectif sur soi, à chacun son degré de mégalomanie. Le public se connecte en direct, d’un double-clic envoie une flopée de cœurs, et commente sans modération… De quoi permettre à chacun de faire de sa vie un direct de BFMTV plus ou (beaucoup) moins palpitant.

Un cadre idéal pour partir en quête de sa paix intérieure ? Un moyen comme un autre et accessible à tous, à en croire Anita Wing Lee, une Canadienne de 25 ans suivie sur par 7.000 « fans », et chef de file d’une communauté insoupçonnée : celle des « periscopers » adeptes de méditation.

Yoga, reiki, feng shui ?

Sur son site, Anita Wing Lee explique combien la méditation sur Periscope a changé sa vie il y a un an, dans un moment compliqué où pour la citer, elle en était arrivée à se dire « What’s the Fuck, life ? ! ». En décembre dernier, portée par le succès de ses propres séances de «méditation guidée» sur le réseau social, elle lançait le « Global Meditation Scope », une manifestation de deux jours qui rassemblait les interventions de 150 « periscopers ». Un planning de conférence avait été établi, et l’on pouvait se balader d’un compte à l’autre pour méditer une heure avec un prof de yoga indien, la session suivante avec un maître de reiki, un prof du feng shui australien, ou encore un chanteur ou artiste-peintre new-yorkais. Une acception assez large du terme « méditation », donc…

Sur le compte d’Anita Wing Lee (et son compte « Katch », qui donne accès aux archives des vidéos), je cherche des traces de séance de méditation. Je l’entends surtout parler. Parler encore. « Hi everyone, thanks for joining, thanks for the hearts ! », répété en boucle. Pour saluer tous les nouveaux arrivants. Au secours, cette logorrhée verbale ponctuée de « hi » est censée nous mettre en condition de méditation? Elle finit par y venir. Nous demande à tous de fermer les yeux, de vivre le moment présent. Je joue le jeu. Je tiens les 15 minutes, réouvre les yeux sur son sourire béat. « Ne vous sentez-vous pas tellement plus légers et prêts à décider d’être heureux aujourd’hui ? » Plus détendus, sans doute. De là à avoir le sentiment d'avoir médité...

Je parcours les comptes d'autres référents de la communauté. Amrit Singh, un designer britannique qui ne cesse de dire combien nous sommes « awesome » (géniaux) et promeut l’art comme forme de méditation, en proposant aux periscopers de dessiner en même temps que lui. Gregory Reading alias @NamasteMan, un Américain survolté, portrait craché du Dude de The Big Lebowski, qui ne médite pas en live mais se sert de Periscope pour « élargir et approfondir la conversation sur les bienfaits de la pleine conscience », m’explique-t-il par e-mail. Je tombe aussi sur le profil de @DrWalterSims: un pasteur qui chante du gospel et danse sur James Brown seul dans son salon. Admirez le style.

Pour les nuls des cours de yoga

Une tasse de thé à la main, depuis San Francisco où se déroule le second « Periscope Community Summit », Anita Wing Lee m’explique sur Skype que « méditer, ce n’est pas fermer les yeux et rester assis en silence. Pour moi, c’est tout ce qui aide les gens à se connecter à leur cœur et leur sagesse intérieure, que ce soit à travers de la méditation dite traditionnelle, à travers l’art, la musique ou en marchant dans les bois… Ces sessions sur Periscope s'apparentent à un cours particulier avec un prof de méditation. Nous méditons tous ensemble, mais cela en fait quelque chose de privé, pour ceux qui n'arrivent pas à le faire seul chez eux, ou ne veulent pas être cette personne du fond du cours de yoga qui ne se tient pas comme il faut. »

Elle méditait depuis 4 ans grâce à YouTube quand elle s'est lancée sur Periscope, et estime à ce jour avoir donné plus de 150 cours. Le « sommet » de décembre a créé des vocations, dit-elle, d’autres profs prennent le relai, et la communauté grandit. Combien sont-ils ? « Au moins 300.000, promet-elle. Le public étant davantage nord-américain pour l’instant, mon rêve est que cela devienne réellement mondial. »

La paix au milieu du chaos
Quel sens y a-t-il à faire de la méditation sur une application, quand beaucoup souffrent d’être obnubilés par les réseaux sociaux et la foire aux « like » ? Amrit Singh, le designer britannique, me remercie par e-mail de « cette question sur l’un des plus grands malentendus autour de la méditation » : « L’ambition n’est pas d’échapper à la technologie, mais de trouver la sérénité en l’acceptant. Une personne qui peut trouver la paix au milieu du chaos est plus forte qu’une personne qui parvient à le faire dans la solitude. »

Béryl Marjolin, qui enseigne la méditation de pleine conscience dans une visée de réduction du stress, expliquait ici comment méditer pouvait nous apprendre à lâcher nos téléphones. Aussi ces periscopeurs méditants lui inspirent elle « avant tout de la distraction. Car la méditation, c’est chiant ! plaisante-t-elle. Et cela peut paraître rébarbatif. Dans le monde dans lequel nous vivons, quelqu’un qui débarque là-dedans, ça peut lui paraître d'un ennui mortel. »

Le boom de la pratique collective

« La pratique de la méditation n’est pas du tout individuelle, les gens sont heureux de la pratiquer ensemble, ils ont besoin de se sentir en communion », réagit pour sa part le philosophe bouddhiste Fabrice Midal, auteur référent sur la méditation en France et fondateur de l’École Occidentale de Méditation. Le boom de la méditation en France date d’il y a 4-5 ans et s’est développé grâce aux CD, explique-t-il. « D’un seul coup les gens ont pu le faire chez eux. Dans un second temps, ils se rendent compte qu’on peut le faire ensemble ». En novembre dernier, plus de 2.000 personnes ont ainsi médité ensemble au Théâtre du Châtelet à Paris lors d'une journée inédite.

« Mais sur Internet, il y a à boire et à manger… Et le problème principal reste que beaucoup présentent la méditation comme un outil de bien-être, alors que c’est bien plus que ça », reprend le philosophe avant de s’interrompre : « Enfin, je suis connu comme le radical de service… » On lui envoie un lien vers les vidéos Periscope, et on n’ose imaginer sa réaction. Aux yeux d'un autoproclamé « radical de service », la méditation sur Periscope n'aura sans doute de méditation que le nom.