Awesomes Tapes from Africa: Un label à la recherche de pépites musicales sur cassettes audio

MUSIQUE Le label musical indépendant Awesomes Tapes from Africa, créé par l'Américain Brian Shimkovitz, réédite des albums du continent africain qui n'ont jamais été distribués que sur bandes magnétiques... Sa dernière trouvaille: Trotro, du Ghanéen DJ Katapila.

Joel Metreau

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Le Ghanéen Ishmael Abbey, alias DJ Katapila, en 1992. Lancer le diaporama
Le Ghanéen Ishmael Abbey, alias DJ Katapila, en 1992. — awesome tapes from africa

Les disques vinyle se portent bien, les cassettes audio sont en voie disparition… Une perte pour tout un pan de la musique. Car, en Afrique, des albums n’ont jamais été enregistrés que sur bande magnétique. Heureusement. Depuis 2006, Awesome Tapes From Africa n’a cessé de numériser et de diffuser ces œuvres, les sauvant d’un éternel oubli. Ce label de musique indépendant, autrefois un blog, sort ainsi le 19 février l’album Trotro du Ghanéen DJ Katapila, Ishmael Abbey de son vrai nom.

La photo de sa fille

Interrogé par Skype pour 20 Minutes, Brian Shimkovitz témoigne : « J’avais acheté des cassettes au Ghana, je les ai écoutées sur mon baladeur, je me suis dit : putain ! Ça ressemble à de la techno minimale. » Le créateur de Awesome Tapes From Africa, qui « vient de Chicago, adore les musiques électroniques, et notamment la house music » découvre qu’il s’agit des mixes d’un certain DJ Katapila. Mais comment le retrouver ? « La personne qui avait piraté les mixes de Katapila avait écrit le numéro de téléphone du DJ sur les cassettes ! Parfois, sur les pochettes des cassettes que je récupère en Afrique, figure à l’arrière une petite photo du producteur. Mais là il y avait carrément une photo de la fille de Katapila ! » Pourquoi ?

DJ Katapila dans les années 1980. - awesome tapes from africa

Il a commencé à mixer, adolescent

Joint par 20 Minutes au téléphone, à Accra, DJ Katapila explique : « Ma fille a tout pour être une musicienne. Quand elle avait 3 ans et que je mixais, je l’emmenais avec moi et parfois je lui tendais le micro. C’est là que j’ai vu qu’elle avait quelque chose pour la musique. C’est pour ça que j’ai mis sa photo sur la pochette ! » Le Ghanéen, aujourd’hui âgé de 43 ans, avait commencé ado à mixer de la « house music » dans les années 1980 à l’occasion de soirées. « Parfois, je jouais des percussions et rappais par dessus la musique », confie-t-il. Au début des années 2000, il commence à créer ses propres morceaux, avec le software Fruity Loops, qui entraînent les fêtards ensemble jusqu’au bout de la nuit. Si l’Asie a ses tuk-tuk, le Ghana a ses trotros, nom qui désigne les transports publics, pick-up, mini-fourgonnettes ou taxis. Trotro… Titre bien nommé de son album.

Neuf années de recherche

Le premier artiste ghanéen que Brian Shimkovitz a sorti de l’anonymat s’appelle Ata Tak. En 2002, il avait mis la main sur une cassette qui n’avait été distribuée qu’à quelques dizaines d’exemplaires. Epaté par le mélange de funk et de disco de cet album intitulé Obaa Sima, il s’est mis en tête de contacter son auteur. La recherche durera neuf ans et sera couronnée de succès. Dans un documentaire audio de la BBC qui retrace cette quête, le musicien ghanéen raconte qu’il avait conçu cet album dans son homestudio à Toronto : « Ça n’avait pas marché, j’étais très déçu, j’avais dû payer les instruments et les choristes, mais je n’ai rien gagné dessus. » Il ne s’imaginait pas qu’Obaa Sima rencontre un nouveau public et qu’il puisse en tirer des revenus.

De Brooklyn à Château-Rouge

« Le blog mettait à disposition la musique gratuitement, rappelle Brian Shimkovitz. Mais je voulais rétribuer les artistes et les aider à mener une carrière hors d’Afrique, c’est pour cela que j’ai fondé ce label indépendant. » Actuellement, la moitié des bénéfices vont aux artistes. Les dernières acquisitions de Brian ont été faites au Ghana et au Sénégal. Et aussi en Occident. « L’autre jour, à Brooklyn, je suis passé à vélo devant une boutique nigériane, sur Myrtle Avenue, et j’ai vu par terre une boite énorme remplie de cassettes, j’en ai acheté plein. » A Paris, Brian se fournissait à Belleville, Château-Rouge et Montreuil. « A Londres, c’est devenu difficile. Dans le quartier de Little Ethiopia, à Los Angeles, il n’y en a plus beaucoup : j’ai acheté la plupart ! »

Mélange de hip-hop, de funk et de dancehall

Pour Brian Shimkovitz, cette aventure a commencé au Ghana en 2002. C’était la première fois qu’il mettait les pieds hors du continent nord-américain. Il était venu y poursuivre des études d’ethnomusicologie et se familiariser avec le hiplife, mélange de hip-hop, de funk et de dancehall, né dans le pays à la fin des années 1980. Un genre qui continue de se perpétuer. L’an passé, en Grande-Bretagne, le duo Reggie N Bollie avait même participé à la finale du télécrochet X Factor.

Castro, un artiste de hiplife :

ou encore Tinny :

ou Shatta Wale :

Une collection de plus de 4.000 cassettes

Brian a passé près de six mois au Ghana, où il a traîné sur les marchés, rencontré des musiciens et acheté près de 400 cassettes, puis il est revenu aux Etats-Unis. La deuxième fois, il est retourné au Ghana, puis dans les pays voisins et s’est rendu compte de « la diversité musicale, dans les genres, dans tous les villages », au Mali, au Burkina-Faso… De retour, à New York, il lance dans le blog Awesome Tapes from Music, numérisant les cassettes et postant leur contenu. Sa collection compte aujourd’hui plus de 4.000 cassettes.

Une cassette du groupe kenyan Wakimbizi. - Awesome tapes from africa

 

Le blog est devenu un label musical, lorsque Brian Shimkovitz décide de commercialiser la musique en 2011. Première artiste signée : Nâ Hawa Doumbia, une star au Mali, pour un album qu’elle avait enregistrée en Côte d’Ivoire, à Abidjan, en 1982

Autre artiste que Brian est fier d’avoir fait découvrir : l’Ethiopien Hailu Mergia, pianiste et accordéoniste. En 2013, il l’a facilement retrouvé en taper son nom dans Google et en tombant sur son blog où figurait son numéro de portable : le musicien était chauffeur de taxi à Washington DC ! Trois ans plus tard, après cette reconnaissance tardive, l’artiste était en tournée… en Australie. De son côté, DJ Katapila, qui se réjouit que sa musique puisse rencontrer des auditeurs à travers le monde, leur adresse ces mots: « S’il vous plaît, n’écoutez pas simplement les chansons, mais aussi leurs paroles et leurs rythme. Dans chacune d’entre d’elles, on y trouve de quoi danser. »

L’artiste éthiopien Hailu Mergia (date indéterminée). - awesome tapes from africa