La flânerie: Comment réenchanter la ville après les attentats

INITIATION Pour aider les Parisiens à reprendre possession de la ville après les attentats sanglants de 2015, « 20Minutes » suggère la « flânerie thérapie »…

Benjamin Chapon

— 

Vue sur le canal de l'Ourcq dans le documentaire Lancer le diaporama
Vue sur le canal de l'Ourcq dans le documentaire — M.Lancit

« Après un accident grave, de la route par exemple, la victime doit se réapproprier son corps en le sollicitant par des gestes habituels mais également par des mouvements inhabituels », explique le Dr Raymond Cabourg, spécialiste en rééducation fonctionnelle. Il en va de même avec les Parisiens et leur ville meurtrie par deux séries d’attentats en moins d’un an. Pour se réapproprier la ville, il suffit de la parcourir.

>> A lire aussi : « Le Parisien est râleur, blasé, pressé et péteux mais aussi très sensible »

De la rue Bichat à la rue Nicolas-Appert, de la place de la République à la rue de Charonne. Les Parisiens semblent avoir décidé de retrouver leurs rues avec un nouveau regard. « On a une recrudescence de clients parisiens, reconnaît Antoine, guide pour une agence spécialisée dans les visites urbaines. Il y a même des habitants du quartier qui s’inscrivent à la visite de leur propre arrondissement. » On peut aussi se balader seul, sans but, au hasard. On appelle ça flâner et c’est vieux comme les boulevards et le dandysme parisiens. Donc environ 150 piges.

Les marques misent sur le concept (Hermès notamment), des artistes usent de la flânerie dans leurs créations (photographes, street artists, cinéastes…), même la RATP la vante avec les mots de Victor Hugo : « Errer est humain, flâner est parisien ». Et tant pis pour le paradoxe : le flâneur ne prend pas le métro, il marche.

Bref, flâner, c’est branché. Mais comment s’y prendre. Genre, je marche et puis c’est tout ? Un peu.

Nous avons demandé leurs conseils à plusieurs flâneurs quasi professionnels. A commencer par Matthew Lancit, réalisateur d’un documentaire Flâneur(s) - Street Rambles. Pour flâner, il faut « avoir un point de départ mais pas de but prédéfini. Il y a une destination mais on ne la connaît pas à l’avance. On arrive toujours quelque part. Il faut se faire confiance. »

C’est parti pour une première flânerie. Au bout d’une heure, l’ennui, le mal aux pieds, le froid et les rues parisiennes sordides du 15e arrondissement profond ont raison de mon enthousiasme. Je rebrousse chemin, me paume, tombe sur une station de métro (pas de pot, la ligne 10) et rentre penaud en oubliant d’acheter du pain. Et si je m’aventurais dans un quartier plus pittoresque ?

« Surtout pas, clame Matthew. Flâner, ce n’est pas musarder, c’est différent. Le flâneur n’est pas un touriste, il regarde les autres qui regardent quelque chose. Ce qui est intéressant quand on flâne, c’est de découvrir des marges de la ville, des lieux inattendus. »

Avec ou sans boussole

Le second essai est interrompu par un coup de fil, une vague urgence au boulot. Perdu dans Paris Nord, il faut vite rentrer. Matthew m’avait prévenu : le téléphone portable, c’est le mal. Flâner, ce n’est pas procrastiner. Il faut être tout entier à ce qu’on fait et donc ne pas checker ses mails, ni ses events Facebook et surtout pas se géolocaliser. « Le but, c’est de se perdre, clame Matthew. J’aime ça, me sentir perdu, me sentir étranger aussi. »

C’est parti une troisième fois avec un téléphone en mode avion. Tant pis pour les urgences. Direction, le 8e arrondissement, les grandes avenues, les beaux immeubles, des parcs insoupçonnés, des rues désertes qui succèdent à des carrefours animés. Je suis une dame et ses trois chiens, puis je me perds dans un dédale de rues piétonnes semi-privées, pour déboucher je ne sais où.

Au bout de deux heures, c’est l’alarme. Matthew m’avait prévenu. « Si tu as un truc à faire, il faut mettre une alarme parce qu’à un moment, tu ne vois plus le temps passer. C’est hyperfrustrant d’être arraché à sa flânerie mais bon, des fois, y a des impératifs. » Là, j’avais un impératif et, en effet, c’est d’autant plus frustrant que je sentais que la mayonnaise commençait à prendre. Mais coup de pot, je peux faire de cet impératif (le gosse à aller chercher à l’école), une aide à la flânerie.

Avec ou sans poussette

Autre flâneur invétéré, Steven est un street artiste « qui se cherche ». Pour lui, un bon flâneur doit avoir « un accessoire : un appareil photo, une caméra, un cahier et un crayon… » Mais le mieux c’est « un chien ou un enfant à promener. » Pour réaliser son documentaire, Matthew avait pris pour prétexte les balades en poussette avec sa fille, Madeleine : « Les enfants n’ont pas le même regard que nous. Ils voient les choses à leur hauteur, et le moindre escalier est un espace de jeu potentiel. Ils s’arrêtent tout le temps, ils marchent lentement. Se balader avec un enfant est un bon premier pas pour apprendre à flâner. »

Je profite d’une après-midi avec mon fils de trois ans pour tenter le coup. Au bout de dix minutes, pause pipi. Encore dix minutes, pause chocolatine. Puis vient le « Papa, j’ai froid ». Je n’ai pas de chien et l’autre enfant, celui qui ne marche pas encore, n’est pas dispo à mes heures de flâneurs. Mais pour Gaëlle Labarthe, ex-éditrice photo à 20 Minutes et instagrameuse, la solitude, c’est encore le mieux. « Comme ça, t’es pas emmerdée. Sur mes trajets quotidiens, je pars toujours en avance, une demi-heure ou deux heures quand je peux, pour me laisser le temps de faire des détours. »


Mes trois coaches en flânerie ont un point commun : du temps à perdre. Mais j’ai un boulot, un vrai, avec des horaires, des chefs et des collègues pisse-froid qui tirent la tronche quand tu pars à 16h15. « Le temps, ça se trouve », estime Steven qui me conseille, par exemple, de gratter un matin sur la douche et le petit déj'. « De toute façon, on se lave et on mange trop. » Ce matin-là, après une demi-heure de flânerie sous une pluie format Crozon en novembre, devant un café-crème à 5 euros pour me réchauffer, le découragement me gagne. En plus j’ai les pieds mouillés. Et je pue.

Avec ou sans crayon

Mes trois flâneurs retirent tous de leurs trajets une expérience non pas mystique mais créative. Moi, je prépare un article. Je tente une dernière flânerie en prenant des notes. La méthode me force à faire des pauses. Matthew m’avait conseillé la lenteur. Pour lui « naturellement lent », ça ne semblait pas un effort. Pour le Parisien moyen, c’est une épreuve. Effectivement ralenti, le plaisir de la flânerie commence à poindre. Après deux heures de marche sans mal au pied, j’ai connu quelques moments de grâce assez indescriptible. Sur le cahier, mes mots sonnent faux, et fades. Pour Steven, vouloir raconter ses flâneries est voué à l’échec. Comme pour une psychanalyse. « C’est assez banal mais on ne peut pas s’empêcher de penser que c’est intime, et indescriptible. C’est quelque chose de joyeux, ou douloureux, sincère et profond, ou complètement fade. Peu importe, c’est à soi. Même si c’est dérisoire, c’est quelque chose qu’on garde pour soi, et donc ça a de la valeur. »

Apprendre à flâner m'a changé. Pour le meilleur et pour le pire. Je ne mets plus que des chaussures de rando. J'ai découvert la fonction «Ne pas déranger» de mon téléphone. J'ai une boulangerie fétiche dans la plupart des quartiers de Paris. J'ai eu trois rappels à l'ordre par mon chef, quatre par la directrice de l'école de mon fils. J'ai développé une passion pour les devantures de charcuterie. J'ai même appris à aimer le 15e arrondissement de Paris.