Ecrire les mémoires des gens normaux, le boulot du biographe familial

LIVRES Il y aurait un peu plus de 1.500 professionnels de ce genre en France... 

Virginie Tauzin

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Le biographe familial écrit les mémoires des gens normaux.
Le biographe familial écrit les mémoires des gens normaux. — Drew Coffman / Flickr

Il y a près de trente ans, Hervé a perdu un frère dans les Alpes, enseveli par une avalanche. Âgé aujourd’hui de 70 ans, il a récemment décidé de raconter leur enfance, passée dans un petit village près de Saint-Hippolyte-du-Fort, dans le Gard, où il vit toujours. « J’ai réalisé que mes nièces ne connaissaient pas bien leur père, nous en parlons peu dans la famille, explique-t-il. Alors je leur ai proposé de l’écrire dans un livre. C’est pour elles, mais aussi pour le reste de la famille et bien sûr pour moi, parce que j’estime que ce que nous avons vécu ensemble est une sacrée histoire. » Cette histoire personnelle, il l’a confiée à son biographe, un écrivain local, rencontré à huit reprises en 2015. « Je crois qu’on a fait le tour, ajoute Hervé, maintenant nous allons trouver un titre et lancer l’impression. » Le livre, destiné à un cercle restreint, sera tiré à dix exemplaires seulement.

Partout en France, dans les grandes villes comme les villages reculés, des biographes pour anonymes ou écrivains familiaux se sont installés, à leur compte, avec comme activité de faire vivre la mémoire des anciens, de ressusciter des époques, évoquer des événements, des tranches de vie.  « Depuis l’an 2000, il y a eu un virage, confirme Guillaume Moingeon, qui a été le premier à pratiquer cette profession dès la fin des années 90. Maintenant, faire écrire ses mémoires est devenu naturel. » Selon lui, 1 500 biographes familiaux exercent en France, dont beaucoup en complément d’une autre activité, et 85 sous le label « Nègre pour inconnu », qu’il a fondé. « Il y a un marché, c’est évident. La demande est colossale et sans cesse renouvelée », poursuit-il.

«Entrer dans la tête de la personne»

Guillaume Moingeon a toujours une douzaine de manuscrits en cours. Dans sa grande maison morbihannaise, demeure de ses grands-parents maternels, il reçoit ses clients, venus de Bretagne et de plus loin encore. Au total, deux semaines de travail sont nécessaires pour obtenir tout ce qu’il lui faut avant écriture. « La première semaine, on dégrossit, on fait le gros œuvre, explique le biographe. Puis j’envoie le texte pour validation. Parfois, la deuxième semaine n’est pas indispensable. » Une question de contact, de confiance.

Pas facile, de livrer ses souvenirs intimes à un inconnu. « Il faut entrer dans la tête de la personne, la comprendre. Puis écrire avec son style tout en l’améliorant », dit Guillaume Moingeon. Pour Catherine Adam, biographe installée à La Rochelle, « il faut se plonger dans l’atmosphère, se resituer, ça prend du temps ». Elle rencontre ses clients une fois par mois, au cours de séances d’une heure qu’elle enregistre, et qui lui en demandent cinq de retranscription.

Ancienne journaliste, elle a, depuis 2009, rédigé 35 biographies d’anonymes. « J’ai découvert que l’écriture noir sur blanc légitimait le passage des gens sur terre. Ça veut dire qu’on a reconnu leur mal-être, leur histoire. A l’inverse d’un psy, j’ai cette capacité à écrire pour eux ces choses lourdes. Les écrits restent. » Cette comparaison avec les psychologues revient souvent pour qualifier leur métier, eux qui sont amenés à écouter les histoires les plus intimes et difficiles. « Cela peut les aider à faire le point, à régler quelque chose, confirme Yvonne Savary, biographe basée à la fois à Paris et en Bretagne.

En cadeau d'anniversaire ou de noël

Attention, toutefois, à ne pas endosser un rôle pour lequel on n’est pas taillé. Guillaume Moingeon a tendance à refuser les demandes trop lourdes, émanant de victimes d’inceste ou de femmes ayant perdu un enfant, tout comme celles de personnes qui ont des comptes à régler.

« Quand une personne relativement jeune vient nous voir, c’est souvent parce qu’elle est cabossée par la vie, en souffrance, et cherche à évacuer une douleur », analyse-t-il. Une fois, il a accepté d’écrire pour une jeune femme violée par son père, qui lui a transmis le sida. « J’allais lui dire non, puis elle m’a expliqué qu’elle allait mourir bientôt, mais qu’elle a pardonné à son père. J’ai accepté, et contre toute attente on a beaucoup ri. »

Tout de même, dans une grande majorité des cas, ces anonymes sont âgés. « Mes clients sont des gens de 80 ans, dit Yvonne Savary. Je pense que c’est un cap où on se retourne vraiment sur sa vie et où on se dit que c’est maintenant ou jamais. » Il s’agit parfois d’un présent, pour un anniversaire, un anniversaire de mariage ou pour Noël.

Et très rarement d’un cadeau empoisonné : « Ils ne sont jamais déçus puisqu’ils conservent la mainmise sur ce qui est écrit. Moi, je m’efface complètement. Le livre est signé par eux avec la mention “avec la collaboration de” », précise la biographe Catherine Adam. À raison de plusieurs séances rapprochées ou non, autant s’y prendre dès maintenant pour le cadeau de Noël prochain. Sachez qu’il vous en coûtera autour de 2 000 euros, qui comprennent les séances, le travail de retranscription, la maquette et les impressions.