La Bretagne et le reste du monde jouent la même musique

MODALE Depuis dix ans, la Kreiz Breizk Akademi forme des musiciens à la musique modale...

Benjamin Chapon

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La cinquième promotion de la Kreiz Breizh Akademi remet la musique modale au goût du jour
La cinquième promotion de la Kreiz Breizh Akademi remet la musique modale au goût du jour — Eric Legret

Qui aurait cru qu’un jour la musique traditionnelle bretonne serait à nouveau à la mode ? Rassurez-vous, elle ne l’est pas. Cependant, depuis maintenant dix ans, la Kreiz Breizh Akademi (KBA) a connecté la musicale matière de Bretagne au reste du monde grâce à un langage commun : la musique modale.

La KBA, cycle de formation musicale de deux ans imaginé par le chanteur et clarinettiste Erik Marchand, a formé des dizaines de musiciens à cette pratique et a fêté son anniversaire lors du festival No Border, à Brest, lors d’une édition dédiée à la transmission.

Comme l’a dit Erik Marchand sur scène à cette occasion, l’explication technique permettant de définir la musique modale, et non tempérée, laissera sur le carreau la plupart des non-musiciens. « La fonction de la musique ne change pas, explique Youenn Rohaut, membre de l’actuelle et cinquième promotion de la KBA. On garde le vocabulaire mais on change la grammaire. »

Erik Marchand est du même avis : « L’objectif reste de provoquer des émotions, non pas avec des suites d’accords mais avec des suites de notes. Le monde entier partage ça. Mais en Europe et aux Etats-Unis, on est absolument environnés par la musique tonale et chromatique. Ce qui passe là à la radio, pendant qu’on parle (Chandelier, de Sia, sur Chérie FM, ndlr), c’est de la musique tonale… Comme absolument tout ce qui passe à la radio. »

De Crozon à Ispahan

Plus riche que la musique tonale, la musique modale a la particularité d’immédiatement évoquer, à l’oreille occidentale, des musiques venues d’ailleurs. « C’est parce que le reste du monde, les pays arabes, l’Asie, l’Amérique pratique cette musique-là, raconte Erik Marchand. L’homogénéisation des gammes, découpées en seize demi-tons, est propre à la musique occidentale. Par ailleurs, plusieurs musiques traditionnelles - bretonnes, occitanes… - continuent à user des tiers et quart de ton. « La culture orale compte énormément quand il s’agit de découvrir ces musiques. La musique tempérée a été inventée pour pouvoir être écrite. La musique non-tempérée, c’est plus compliqué. »

La musique modale n’est pas pour autant menacée de disparition en France et les musiciens qui passent par la KBA n’ont aucune peine à exercer leurs talents. « Il y a beaucoup de travail pour les musiciens en Bretagne, notamment avec les Fest Noz, explique Erik Marchand. Mais plus largement, il y a une grosse dynamique musicale en Bretagne. Les gens sont assez mélomanes ici. » Mais la KBA encourage surtout ses étudiants à la découverte de musiques venus de tous horizons. « On s’appuie sur les chants bretons pour aller vers le Liban, l’Iran, l’Inde, l’Asie. »

En mode pop

Une appétence générale pour ce genre de sonorité gagne peu à peu la pop. En Angleterre, le travail de fond réalisé par Damon Albarn a créé plusieurs ponts entre musiques africaines ou arabes et la brit pop. En France, ça tarde à venir. « On a beaucoup de musiciens de la KBA qui viennent d’écoles de jazz. Comme ce sont d’excellents instrumentistes, des studios ou des stars de la chanson peuvent faire appel à eux. Et ensuite, ces rencontres peuvent déboucher vers une ouverture vers la musique modale et non tempérée, espère Erik Marchand. On sent bien qu’il y a un goût pour les musiques ouvertes, différentes, moins standardisées. La musique pop a ses vertus, elle est rassurante sans doute pour certains parce que tout y sonne comme quelque chose de déjà entendu. Mais sa promotion s’accompagne d’un phénomène de starification un peu artificielle. »

D’accord pour se désaccorder

S’il recrute des musiciens confirmés, souvent déjà professionnels, à la KBA, Erik Marchand affirme que la musique modale est à la portée de n’importe qui. « En théorie, n’importe quel instrument peut être accordé pour jouer en tempéré, explique Erik Marchand. C’est plus facile pour certains instruments que pour d’autres comme l’accordéon ou le piano. »

Dans sa récente bande dessinée, Le piano oriental, Zeina Abirached raconte comment son aïeul, Abdallah Kamanja, a inventé un piano qui permettait de jouer la musique arabe grâce à un astucieux système de déplacement des marteaux à l’aide d’une pédale. Ce « piano oriental » n’aura pas une grande carrière, vite concurrencé par l’arrivée du synthétiseur.

L'invention du père d'Ibrahim Maalouf

Le père d’Ibrahim Maalouf avait, lui, inventé une trompette qui permet de jouer les quarts de ton grâce à un piston supplémentaire. Mais le trompettiste star du moment n’aime pas le terme musique modale qu’il trouve « fourre-tout et réducteur. C’est la musique des "pas-comme-nous". Mais dans ces musiques, il y a énormément de différences. La trompette de mon père permet de jouer la musique arabe mais pas la musique indienne par exemple. »

Surtout, Ibrahim Maalouf affirme que « les quarts de ton, on s’en fout. L’invention de mon père qui constitue mon héritage le plus précieux, c’est une manière de jouer unique. C’est ça son pur génie. »

Youenn Rohaut et Janlug Er Mouel, de la KBA #5 sont d’accord pour dire que « le solfège ne fait pas tout. Pour pouvoir jouer, et surtout improviser ou composer tous ensemble, il faut partager plus. Il faut avoir un même état d’esprit. Le désir de se réinventer en tant que musicien. »