Régionales: Que veut le Front National pour la culture?

CULTURE Un collectif «Culture», des programmes qui défendent le patrimoine, et des déclarations polémiques plus isolées: s’il inquiète le milieu artistique, le Front National évite les remous, en vue de la présidentielle…

Annabelle Laurent & J.M.

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Le 25 novembre, à la la Friche La Belle de Mai à Marseille lors de la journée Prière de déranger: le public est invité à peindre des points rouges en réaction aux propos de Marion Maréchal-Le Pen sur l'art contemporain.
Le 25 novembre, à la la Friche La Belle de Mai à Marseille lors de la journée Prière de déranger: le public est invité à peindre des points rouges en réaction aux propos de Marion Maréchal-Le Pen sur l'art contemporain. — Vimeo/Lemon

Une, voire deux, ou trois régions. PACA, Nord-Pas de Calais et Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine pourraient basculer dans le giron frontiste ce dimanche, et s’il n'est pas le seul à craindre le scénario, le milieu artistique exprime, depuis plusieurs semaines déjà, sa grande inquiétude.

A travers des manifestations, comme la journée «Prière de Déranger» du 25 novembre dernier, à Marseille, à la Friche de la Belle de Mai. A l’aide de tribunes, comme celle du directeur du festival d’Avignon Olivier Py le 4 novembre, de communiqués, celui du collectif régional Art et Culture Nord-Pas-de-Calais-Picardie, ou de lettres ouvertes. «Seuls les intrigants, les traîtres et les crédules pourront croire un instant que la liberté de création a un sens pour le parti qui est le vôtre», lançaient le 30 novembre 822 artistes à l’adresse de Marine Le Pen. 

Depuis le premier tour, les craintes redoublent. Dans l’Est, les Dernières nouvelles d’Alsace se faisaient ce jeudi l’écho d'une «inquiétude dans la culture», notamment de directeurs de théâtre et de festival. En PACA où la liste socialiste s’est retirée, l’acteur Charles Berling et trois directeurs de théâtre invitaient ce même jour à voter pour Christian Estrosi (LR).

Ce que disent les programmes

Ce que veut le FN pour la culture? Qu'il veuille quelque chose est en soi nouveau, car jusqu'au printemps dernier, «la culture, on n’en parlait pas au Front national», admettait elle-même Marine Le Pen au lancement, en juin, de son collectif Culture libertés et création (Clic). Présidé par le transfuge de l'UMP Sébastien Chenu, parrainé par le député Gilbert Collard et soutenu par Brigitte Bardot, le Clic entend «ne pas laisser la culture à la gauche» et rompre avec le «caricatural». «Nous ne serons pas une caricature de ce que l'on peut imaginer de nous: nous ne défendrons pas les chants grégoriens et la censure», affirmait la Présidente du parti. 

Observons donc les programmes. La Culture n'est certes pas la première des compétences des Conseils Régionaux, mais la région est responsable du financement des musées régionaux et de la conservation des archives et accorde des subventions aux associations pour développer des festivals ou des manifestations de prestige.​ Des trois régions où le FN est le mieux placé, c’est pour la Provence-Alpes-Côte d’Azur que le programme est le plus détaillé.

Un «Puy-du-Fou provençal»

En PACA, les propositions pour la culture sont en partie mêlées à celles pour le sport. Dans le détail, le FN réclame une «priorité aux artistes de PACA dans l’action du Fonds régional d'art contemporain (FRAC)», et «le développement du mécénat culturel pour sortir du «tout-subvention»». Les subventions seront accordées à «la création culturelle enracinée», mais difficile de savoir jusqu’où plongent ces racines: la liste du FN en PACA n’a pas répondu à notre demande d’entretien. Le FN souhaite également la création d’un «Observatoire régional des cultures et traditions de PACA», ainsi qu’un soutien aux spectacles itinérants.

Question mise en scène, le FN veut aussi «un grand projet de spectacle historique régional inspiré du succès du parc du Puy-du-Fou». Son fondateur Philippe de Villiers, qui qualifie Marion Maréchal-Le Pen d’«étoile montante qui scintille d’intelligence et de sens national» dans Valeurs Actuelles, avait tenté de vendre ce concept à Vladimir Poutine

Plus de «coopération avec les pays étrangers» en matière de culture

Du côté de la liste emmenée par Florian Philippot en Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, le programme de huit pages ne contient aucun projet pour la culture et renvoie simplement à l’action des mairies étiquetées FN. «C’est un programme non exhaustif, nous n’avons pas développé tous les arguments», explique à 20 Minutes Guillaume Luczka, 27 ans, qualifié sur la liste de «chargé de mission Direction régionale affaires culturelles».

«L’axe principal, c’est la défense du patrimoine très riche de notre région, architectural, religieux, gastronomique….».  Il réclame aussi que «la région cesse la coopération avec les pays étrangers » en matière de culture, et, tout en dénonçant le «copinage des élus avec les artistes»  qui se solderait par le don inconsidéré de subventions, affirme que «les petits artistes ont toute leur place». «On est auprès des petits qui ont de grands talents». 

Des pépinières d'artistes dans le Nord 

Dans la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie, la mesure phare est sans doute celle proposée par Marine Le Pen et à laquelle répondaient les 822 artistes fin novembre dernier: créer «des pépinières d’artistes». «Dans la région, des artistes se plaignent de ne pas être soutenus et de sombrer dans les méandres administratifs, explique à 20 Minutes le président du Clic, Sébastien Chenu. Nous aiderons ces gens qui n’ont pas accès aux réseaux.»  Et d'ajouter que si le FN l’emportait dans la région, il «rencontrera tous les acteurs de l’art, mais s’ils sont des ennemis du FN, ils en tireront les conséquences». 

«On est en Provence, pas en Orient»

En parallèle de ces propositions se sont accumulées, ces derniers mois, les déclarations polémiques.

En juillet, la municipalité frontiste de Fréjus envisage de demander à une quinzaine d'artistes de garder des enfants, en contrepartie des prix modérés dont ils bénéficient pour leurs locaux. «Il y a un minimum de retour», affirme David Rachline, 27 ans, sénateur-maire FN de la ville.

«La culture pour le FN: un coût, une nuisance, une affaire de fainéants», s’indigne la ministre de la Culture Fleur Pellerin sur Twitter, alors que le candidat FN en Île-de-France Wallerand de Saint-Just venait de son côté d'annoncer son souhait de faire baisser le budget culture de la région de 35 millions d'euros s'il était élu. Le tweet lui avait valu un échange direct avec Florian Philippot, vice-président du FN.


En PACA, l’absence d’un spectacle de danse orientale lors d’une fête en septembre à Cogolin, municipalité FN dirigée par Marc-Etienne Lansade, inspire à celui-ci la réflexion suivante: «Si on a proposé comme seul spectacle des danses orientales, je signe et resigne mon opposition parce qu'ici on est en Provence, pas en Orient et s'ils veulent vivre comme en Orient, les frontières sont ouvertes.»

A cette polémique s’ajoute celle plus durable de la Belle-Friche de Mai où une exposition de deux peintres allemands, interdite aux moins de 18 ans car elle contenait des œuvres explicitement sexuelles, est qualifiée de «pédopornographique» par Stéphane Ravier, sénateur-maire (FN) du 7e secteur. S’ensuit un harcèlement du responsable de l’exposition et une remise en cause des subventions publiques à la Friche par les collectivités locales. Des élus FN et des militants d’extrême-droite avaient manifesté sous les fenêtres du conseil régional. 


«Flatter le bon sens populiste sans apparaître sectaire»

Relativement isolées, ces polémiques venues des mairies frontistes élues en mars 2014 sont autant de «coups», juge Nicolas Lebourg, historien spécialiste de l’extrême-droite, chercheur à l'Observatoire des radicalités politiques de la fondation Jean-Jaurès. «Ils occupent l’espace, cela permet de faire symbole», poursuit-il. Mais hormis ces polémiques, aucune comparaison n’est possible avec les politiques culturelles menées par les FN dans les années 1990, à Orange ou Vitrolles. 

Le comportement de ces maires FN vis-à-vis de la politique culturelle est «d’autant plus inquiétant qu’il est moins identifiable», montrait fin octobre une enquête du Monde. Ils clament leurs goûts «modernes», en termes de musique: David Rachline est fan d'electro, Stéphane Ravier un inconditionnel d'AC/DC. A la partie culture du programme du Front National, le héros cité en exemple n’est autre que Jean Vilar, le fondateur du Festival d’Avignon... affilié au Parti Communiste. En octobre, l’ancien directeur du théâtre de Toulouse, Didier Carette, rejoint Louis Aliot. 

«Ils envoient des signaux à un électorat plus modéré. Ce qui est bien plus intéressant pour eux que de faire une attaque bille en tête. Ils font profil doux, poursuit Nicolas Lebourg, en conformité avec leur obsession de 2014 qui était de ne pas faire les mêmes bévues que dans les années 1990. Aujourd’hui, leur but, c’est l’élection présidentielle. Il faut donc flatter le bons sens populiste avec un grand discours sur le gaspillage et la culture subventionnée, tout en n’apparaissant pas comme sectaire.» 

Marion Maréchal le Pen (candidate aux élections régionales), Marc-Etienne Lansade (maire FN de Cogolin) et David Rachline (sénateur-maire FN de Fréjus), le 27 novembre 2015 à Nice. Crédit: Alain Robert, Sipa. 

Le discours de Marion Maréchal-Le Pen lors de l’université d’été du FN à Marseille en est un parfait exemple. Quelques semaines après la polémique à la Belle Friche de Mai, elle en dénonce à nouveau sa nature «pédopornographique», lance «Je pense que vous n'appréciez pas que vos impôts servent à financer les délires d'esprits manifestement dérangés». Et le fameux: «Dix bobos qui font semblant de s’émerveiller devant deux points rouges sur une toile n’est pas franchement ma conception d’une politique culturelle digne de ce nom». 

Le «calme le plus strict» avant 2017? 

La dénonciation des bobos d’un côté et les propositions moins sectaires de l’autre, car «le FN sait aussi faire du clientélisme quand il le faut», reprend Nicolas Lebourg, citant la proposition de Louis Aliot de créer «un grand festival de musique gitanes à Perpignan», pour en séduire les électeurs.

«Le problème du Front National, c’est que dans les "professions intellectuelles", en 2012, il était à 8%. Or quand on vise l’élection présidentielle, il faut parler à tout le monde. Et augmenter ces 8%». Voilà pourquoi aux yeux de l’historien, si le FN l’emporte dans l’une de ces trois régions, on peut, en termes de politique culturelle, s’attendre au «calme le plus strict». «Leur intérêt est de bouger au minimum, avec seulement une ou deux petites choses populistes et un discours très classique contre l'art contemporain et pour une culture populaire. Pour qu’ils puissent dire: "on vous avait promis le chaos", mais il n'en est rien.»