Régionales : La liste FLUO invite les artistes à hacker ses panneaux électoraux

STREET ART En Ile-de-France, une liste ouvertement « libertaire » met à disposition ses panneaux électoraux pour que les artistes puissent y présenter leurs œuvres… Une démarche «non conforme au code électoral», estime le ministère de l'Intérieur...

Joel Metreau

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Aurélien Vret, le 2 décembre, devant la mairie du 3e à Paris.
Aurélien Vret, le 2 décembre, devant la mairie du 3e à Paris. — J.metreau / 20 Minutes

Là, une candidate affublée d’une moustache rose, à côté, un duo disparaît sous une annonce de concert. Déchirées, raturées, rarement intactes, les affiches électorales ont pris possession des panneaux. Regardez-les, ces femmes et ces hommes dont les sourires aguichent votre voix, celle que vous mettrez dans l’urne dimanche 6 décembre au premier tour des régionales. L’affiche de la liste Fluo, acronyme de Fédération libertaire unitaire ouverte, n’échappe pas à ces mines réjouies de circonstance.

Le panneau de la liste Fluo, le 2 décembre 2015, à Paris. - J. metreau/20 Minutes

 

Une liste qui fait rire Isabelle Balkany

Sur l'affiche de Fluo, Stéphanie Geisler, membre du Parti Pirate, Farid Ghehiouèche, militant de Cannabis sans frontières, ou encore Laurent Carius, tête de liste de Fluo dans les Yvelines sont aux anges. Dans ce rassemblement hétéroclite, on compte aussi Cécile Lhuillier, militante pour les droits des minorités et des femmes. Blandine Roy, organisatrice de free party ou encore Maîtresse Gilda, travailleuse du sexe… Une liste qui a fait rire aux éclats Isabelle Balkany, première adjointe au maire de Levallois. Et qui en a amusé ou passionné d'autres sur Twitter.

« C’est un pied de nez »

Pourvoyeur de bonne humeur, Fluo a décidé « d’offrir aux artistes l’opportunité d’utiliser à des fins d’expression directe ses panneaux électoraux », est-il indiqué sur son site. En Ile-de-France, sur le panneau numéro 7, celui qui a été attribué à Fluo par tirage au sort le 9 novembre dernier, eh bien fais ce qu’il te plait. Et tant qu’à faire que ce soit beau ou rigolo. « C’est un pied de nez : on offre un espace de liberté à une expression – le graff, le street art, le tag- parfois perçue comme illégale sur le support le plus institutionnel possible », explique Thomas Watanabe-Vermorel, candidat à Paris, qui s’était présenté aux dernières élections législatives, municipales et européennes sous l’étiquette Parti Pirate.

Son invitation qui se veut aussi une réplique aussi aux propos de Valérie Pécresse, tête de liste des Républicains évoquant le tag : « Dès qu’on commence à franchir les portillons dans le métro, à taguer les rames, ça veut dire qu’on peut tout se permettre. L’un des terroristes a été filmé dans le métro en train de frauder. Cela commence par là », affirmait-elle le 21 novembre dernier.

Aurélien Vret, le 2 décembre 2015, devant la mairie du 3e à Paris. - J. Metreau/20 Minutes
 

Entre une liste d’union citoyenne et Debout la France

Eux n’ont pas l’étoffe de terroristes, mais plutôt d’artistes. Mercredi 2 décembre, un jeune homme pose du papier, de la colle et deux tubes de peintre d’acrylique sur le trottoir devant la mairie du 3e arrondissement, à Paris. Aurélien Vret, 28 ans, diplômé des Beaux-arts de Toulouse se déclare « peu intéressé par la politique, quoique inquiet par la montée en France de Marine Le Pen ». Pas certain de voter aux régionales, il lorgne sur le panneau 7, dressé entre le 5 (la liste d’union citoyenne mené par Dawari Horsfall) et un panneau 9 laissé vacant par Debout la France.

Aurélien Vret, le 2 décembre, devant la mairie du 3e à Paris. - J. metreau/20 Minutes
 

Un sous-marin scientifique et des drones aquatiques

Peu à peu les visages de Fluo s’effacent. « Je ne suis pas spécialement proche des idées de ce mouvement mais si on me donne les moyens de m’exprimer, je suis ravi de le faire », explique Aurélien Vret, tout en créant son œuvre, Projet Abyme, une représentation du sous-marin d’exploration scientifique Johnson Sea Link. Autour du submersible, il peint sur les collages de petits drones aquatiques. « L’œuvre sera peut-être déchirée dans les heures qui viennent, mais qu’importe », ajoute l’artiste. 

Le Projet Abyme d’Aurélien Vret, le 2 décembre 2015, devant la mairie du 3e à Paris. - J. metreau/20 Minutes

 

Quelques rues plus loin, à proximité du Canal Saint Martin, l’œuvre de Joachim Romain semble toujours intacte plusieurs jours après sa création. Sur les conseils de la galerie Jed Voras, comme pour Aurélien, il a laissé aller son imagination. « Je trouvais la démarche intéressante d’utiliser comme support un panneau électoral », explique le street-artiste qui précise n’être affilié à aucun parti.

L’œuvre 3,50 de Joachim Romain, à Paris, le 3 décembre 2015. - J. metreau/20 Minutes
 

Pas conforme au code électoral selon le ministère de l'Intérieur

Parmi les conditions, Fluo demande qu’on prenne connaissance de leur programme sur leur site et d’accoler un cartel explicatif (à imprimer en A4) à côté de l’œuvre. Seulement, le ministère de l'Intérieur ne l'entend pas ainsi. Il estime que le hacking des panneaux n'est «pas conforme aux dispositions du Code électoral», l'article 51, précisément : «Il s'agit d'emplacements destinés à l'affichage électoral dont l'utilisation est réservée à la liste attributaire. Ils ne peuvent donc être mis à la disposition de tiers pour une utilisation libre.» La Place Beauvau ajoute que «tout candidat qui utilisera ou permettra d'utiliser son panneau d'affichage dans un but autre que la présentation et la défense de sa candidature et de son programme, pour son remerciement ou son désistement» est passible d'une amende de 9.000 euros.

L'institution contre «la spontanéité citoyenne»?

«Cette interprétation montre bien combien l'institution a du mal à faire avec l'innovation et la spontanéité citoyenne, rétorque le candidat Fluo Thomas Watanabe-Vermorel. Les artistes qui utilisent nos panneaux ne sont pas des tiers, mais des sympathisants, certainement plus proches de nous que ne le sont les prestataires de services qui collent les affiches des «grands» partis.» Pour lui, le document que Fluo demande aux artistes de coller explique en quoi ils défendent par leurs œuvres leur candidature et leur programme. Le street art sur les panneaux électoraux, ce n'est pas gagné. Ce qui est sûr, c'est que dans les urnes, un bulletin même dessiné par C215 ou JR sera considéré comme nul. Et jeté à la corbeille.