Shigeru Mizuki: Au Japon, les yokai pleurent la mort de leur mangaka

LEGENDE Après Osamu Tezuka, il était le créateur le plus adulé de l’histoire du manga…

Olivier Mimran

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Extrait de «3, rue des mystères» de Shigeru Mizuki
Extrait de «3, rue des mystères» de Shigeru Mizuki — S. Mizuki & éd. Cornélius

Shigeru Mizuki a succombé à une attaque cardiaque, le 30 novembre, alors qu’il était hospitalisé suite à une chute. Le créateur de Kitaro le repoussant, de NonNonBâ et d’Opération mort était âge de 93 ans.

La perte est d’autant plus triste qu’en près de 60 ans de carrière, Shigeru Mizuki (Shigeru Mura de son vrai nom) aura bâti une œuvre unique car bipartite : s’il a, par exemple, consacré de nombreux albums aux yokai, de petits « esprits » constitutifs de l’imaginaire collectif nippon, il a aussi produit plusieurs récits dénonçant l’attitude de son pays durant la seconde guerre mondiale. Une audace pas toujours bien accueillie par ses compatriotes, mais qui témoigne de l’indépendance d’esprit d’un artiste hors-norme, dont le talent est désormais unanimement loué.

Des yokai vus par Shigeru Mizuki

Sa force de caractère, l’artiste se l’était forgée après avoir été enrôlé dans l’armée impériale, en 1942. Basé en Nouvelle-Guinée, Mizuki y fut témoin d’atrocités commises par ses camarades avant de perdre le bras gauche - celui avec lequel il dessinait - suite à un bombardement. Qu’à cela ne tienne ! Aussitôt rentré au japon, il apprit à dessiner de la main droite, avec le succès que l’on sait. Il relatera d’ailleurs, bien des années plus tard, ces événements, déterminants dans sa vie d’homme et d’artiste, dans la trilogie La vie de Mizuki (éditions Cornélius).

Un temps spécialisé dans le manga d’horreur, Mizuki était surtout (re) connu pour son chef-d’œuvre, Kitaro le repoussant. Le personnage, un chasseur de yokai, est si célèbre au Pays du Soleil levant que ses aventures ont été déclinées en anime, en film et en jeu vidéo. Plus tard, Mizuki rendra hommage à celle qui l’avait initié à l’imaginaire traditionnel qui habite son œuvre dans NonNonBâ, qui obtint le Prix du meilleur album au festival d’Angoulême 2007. Deux ans plus tard, ce même festival consacra une exposition au mangaka qui - troublant hasard - y reçut aussi le Prix Patrimoine pour Opération mort.

Désormais adulé au Japon, Shigeru Mizuki y a été honoré de nombreuses distinctions. Sakaiminato, sa ville natale, héberge même diverses attractions et un musée entièrement dévolus à l’œuvre de « l’enfant du pays », lesquels attirent près d’un million de visiteurs par an. Nul doute que l’annonce de sa disparition y soit vécue comme un deuil national, comme l’avait été celle d’Osamu Tezuka, surnommé « le Dieu vivant du manga ».