«Ce n’est pas parce qu’on a 55 ans et qu’on porte la barbe qu’une jeune fille ne va pas vous tomber dans les bras»

Propos recueillis par Alice Antheaume

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Claude Chabrol.
Claude Chabrol. — DR

Claude Chabrol a à peine fini «La fille coupée en deux» (avec Cécile Maistre en co-scénariste) qu'il se lance déjà dans un autre film. Interview d'un cinéaste insatiable.

Dans votre film, le personnage de François Berléand, écrivain à succès, se fait interviewer par un journaliste imbuvable sur un plateau télé. Celui-ci balance le bouquin de son invité sur la table et dit «maintenant, on arrête avec votre livre pour parler de vous».

Cela arrive souvent, surtout dans les télés régionales. Le problème des journalistes de province, c’est qu’ils nourrissent une espèce de complexe à la fois de supériorité et d’infériorité à l’égard de personnalités parisiennes. D’un côté, le journaliste pense «je n’en ai rien à foutre que tu sois un grand écrivain parisien» et d’un autre, il se dit «merde, il ne faut pas que je dise de bêtises». Les rapports s’en trouvent déjà faussés.

Pourquoi François Berléand pour ce personnage de Charles Saint-Denis?
Avec Cécile (Maistre, co-scénariste du film, ndrl), on a beaucoup cherché quel acteur pourrait incarner cet écrivain. Cécile me disait «prends Berléand». Mais je m’interrogeais: sera-t-il vraisemblable en tant que séducteur? Et soudain, paf, j’ai vu en lui Romain Gary, qui était un ami et aussi, un as de la séduction. J’ai été vraiment idiot d’en douter: ce n’est pas parce qu’on a 55 ans et qu’on porte la barbe qu’une jeune fille ne va pas vous tomber dans les bras.

Edouard Baer se moque de Woody Allen dans votre film. Quels sont vos rapports avec ce cinéaste?
«Fous-toi de la gueule de Woody Allen, ça me fera plaisir», ai-je suggéré à Edouard Baer, venu faire son petit numéro. Et toc, il a improvisé, gentiment. Woody Allen fait partie des gens que j’adore détester tout en ne cessant pas de les aimer. J’aime évidemment son intelligence, un peu moins son côté «tiens, je vais refaire la même chose, ils ne vont pas s’en apercevoir, ces cons-là» (rires). Mais je me réconcilie volontiers avec ceux que j’admire, surtout quand j’ai vu son film, «Match point», épatant.

Il paraît que vous avez à peine modifié le scénario rédigé par Cécile Maistre. Est-ce vrai?
Oui, pour dire la vérité, elle a réalisé un travail formidable. D’habitude, quand je reprends les scénarios que mes «esclaves» (rires) m’apportent, ce n’est pas que je n’aime pas ce qu’ils ont fait, mais j’imagine sans arrêt comment je vais l’adapter à l’écran. Pour le savoir, je recopie tout le scénario à la main sur un cahier Clairefontaine: cette étape m’est absolument indispensable pour savoir si je vais plutôt faire aller le personnage vers la fenêtre que vers la porte, etc. Cette fois, j’ai modifié très peu de choses.

Ludivine Sagnier a déclaré cette année en avoir «marre de jouer les pépés». Or dans «La fille coupée en deux», elle l’est encore, physiquement parlant…
Oui, elle a un physique de pépé de télé! J’ai été étonné de voir à quel point le personnage de Gabrielle est assez proche de Ludivine. Elles ont les mêmes qualités: dures avec elles-mêmes, assez volontaires et rapides. Le personnage de Gabrielle, c’est le type d’être humain que j’aime.

Vous avez souvent filmé la bourgeoisie, mais cette fois, vous filmez plus encore les différences de générations, non?
Depuis qu’il n’y a plus de lutte des classes ne subsiste qu’une seule classe: la bourgeoisie, trop grande pour elle-même, devenue le seigneur du château, la seule classe qui fasse référence quand les autres ont fondu. Les prolétaires se veulent petits bourgeois, les petits bourgeois se veulent bourgeois moyens, les bourgeois moyens se rêvent grands.

Quant à la différence de classes d’âge, elle est visible dans le film. Il y a un nombre fou d’hommes de plus de 50 ans qui ont du mal à comprendre que les femmes se débrident. Cela leur paraît très mystérieux que certaines racontent leurs jouissances dans des bouquins, comme si eux-mêmes n’y croyaient pas. On a un peu l’impression que ces types pensent que, quand leurs femmes soupirent sous eux, elles le font par politesse.

Le prochain film de Claude Chabrol (nom de code: «Bellamy») devrait être avec François Cluzet, Gérard Depardieu et Clovis Cornillac. «Ça m’embête de parler du casting, dit le cinéaste mais après tout, ça va peut-être les décider. Le problème est que, si l’un d’entre eux n’est pas libre, il faut que j’en prenne un autre qui aura l’impression qu’il est le second choix. Quand j’ai demandé à Depardieu, l’année dernière de jouer le personnage de «Bel ami», il m’a répondu «d’accord mon petit». Alors, il va falloir qu’il maigrisse (rires). Il a l’habitude d’être un accordéon magique!»