«Le Masque et la Plume» a 60 ans: Jérôme Garcin nous dit le pire, le meilleur et pas le «sympatoche»

INTERVIEW Jérôme Garcin anime depuis 26 ans l’émission culte, la plus ancienne du paysage médiatique européen, qui fête ces 60 ans ce dimanche... 

Annabelle Laurent

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Le masque - Le public © Radio France - 2012
Le masque - Le public © Radio France - 2012 — © Radio France -

«Mais c’est une BOUSE!». Ah, Le Masque et la Plume. Ses saillies assassines, ses critiques qui flinguent tel film, encensent tel autre, s’écharpent et s’étripent chaque dimanche, à 20h05 sur France Inter… Et ça fait soixante ans que ça dure. 

«La Fileuse» de Mendelssohn en ouverture, le courrier des auditeurs, puis la revue des films, livres et pièces de théâtre soumises par Jérôme Garcin à ses quatre chroniqueurs, le tout face au public du studio 104 de la Maison de la Radio: le rituel a ses fans. Incroyablement nombreux: plus de 600.000 auditeurs chaque semaine, rejoints par plus de 300.000 retardataires abonnés au podcast.

Une popularité qui laisserait coi ses fondateurs François-Régis Bastide et Michel Polac. Jérôme Garcin (Nos dimanches soirs, Grasset, 2015) a pris place dans le fauteuil du maître de cérémonie il y a 26 ans. Et parce qu’il n’a jamais, au «Masque», été question de mesure, voici une interview tout en superlatifs, avant l'émission anniversaire allongée à deux heures et diffusée ce dimanche. 

Le meilleur moment à retenir des premières années du Masque?

Toutes les empoignades de Jean-Louis Bory (critique mythique du Nouvel Observateur, Prix Goncourt en 1945) et de Georges Charensol (qui officiait aux Nouvelles Littéraires), bien sûr. Avant leur duel, l'émission était beaucoup plus sage. Le premier défendait la Nouvelle Vague, le second le vieux cinéma, leurs joutes ont fait les belles heures de l'émission [et inspiré un spectacle à François Morel]. Je passerai dimanche celle qui les opposait en 1969 au sujet du Cerveau de Gérard Oury (avec Belmondo et Bourvil). Bory est d’une violence incroyable contre le film, et le débat est axé autour du cinéma d’auteur et cinéma populaire: le premier est-il forcément bon, le second forcément mauvais: la vieille question du Masque!

La date la plus importante dans l'histoire du Masque?

Sa fondation, bien sûr: novembre 1955, quand Jean Tardieu, ce poète génial, a l’idée de marier ceux que tout oppose, François-Régis Bastide et Michel Polac, et surtout de faire l’émission en public.

La plus grande différence entre le Masque de Polac et Bastide et le vôtre, depuis 26 ans?

L’idéologie. C’est très frappant jusqu’à la fin du règne de François-Régis Bastide en 1982. Les conflits à la tribune étaient autant esthétiques qu’idéologiques, c’était la droite contre la gauche. Dans le théâtre par exemple, vous défendiez Anouilh, vous étiez de droite, vous défendiez Beckett, vous étiez de gauche. Aujourd’hui les mêmes avis peuvent être partagés par les critiques du Figaro et des Inrocks, cette rupture a complètement disparu. Alors même que l’émission s’est politisée dans sa raison d’être, en allant contre le merchandising, l’industrie de la promo… L’autre très grande différence, c’est qu’à l’époque 5-6 films sortent par semaine, moi j’ai en 25. Une rentrée littéraire c’était 100 livres, j’en ai 600. 


L'éphémère version télévisée, en 1976. Elle ne dure que trois semaines. 
L'union des producteurs du cinéma fait pression pour interdire l'émission et y parvient. 

Le débat le plus violent qui vous ait marqué ces dernières semaines? 

Pour le film de Sorrentino, Youth, que seul Xavier Leherpeur avait détesté [«Un des plus mauvais films de l’année, une bouse visuelle comme j’en ai rarement vue!»]. Pour Joël Dicker, avec un seul "contre" pour trois "pour", c’était aussi très violent. 

La saillie qui vous fait le plus rire

Il y en a tant. Quand j’entends Eric Neuhoff (Le Figaro) dire que La Vie d’Adèle est «une bluette entre deux gourdiflottes», c’est terrible, et ça me fait rire aussi.

La meilleure définition du métier de critique? 

Cette phrase de Baudelaire, dont on croirait qu’il était auditeur du Masque: «La critique doit être partiale, passionnée, politique». Associée à la fameuse phrase de Beaumarchais: «Sans la liberté de blâmer, il n'est pas d'éloge flatteur». 

Et le pire, dans l’exercice?

Je leur demande l’impossible: être aussi brillant à l’oral qu’à l’écrit, affronter un public de face, et être un peu comédien. Les ennemis qu’ils se font sur la scène culturelle [ils ne sont pas les bienvenus aux avant-premières] quand ils «descendent» une œuvre, c’est un inconvénient très secondaire.

Le mot le plus assassin qui puisse être dit au sujet d’une œuvre (et qui vous terroriserait si l'un de vos romans était critiqué au Masque)?

«C’est une merde». Ça, c’est terrible. Il y a aussi cette formule que j’aime bien: «C’est une œuvre que c’est pas la peine». Ou sinon, quand ce n’est ni qu’ils aiment, ni qu’ils n’aiment pas: «C’est sympatoche». On ne peut pas faire pire! 

Le mail le plus touchant jamais reçu est celui que vous avez lu à l’antenne il y a peu

Beaucoup de mails me touchent mais oui, il y a cette lettre magnifique de cette jeune femme qui écoute Le Masque depuis toujours et a poussé la vertu jusqu’à aller en salle d’accouchement avec le podcast. Elle raconte qu’elle riait tellement avec les saillies de Xavier Leherpeur [capable d'attaquer un film avec une fougue inégalée] que ses rires ont aidé ses contractions!

La meilleure raison d’avoir toujours refusé la captation vidéo de l'émission?

Je suis convaincu que je perdrais une grande partie des auditeurs. Le privilège de la voix, qui pénètre dans l’intimité des foyers, des esprits et des cœurs, c’est un lien direct, très intime. C’est le seul pouvoir de l’oral! En filmant, vous banalisez l’émission qui deviendrait un talk-show comme un autre. Et vous donnez à voir des visages que les auditeurs n’ont pas envie de voir: qui est trop vieux, qui est trop gros. Plus jeune, je n'avais pas envie de voir à quoi ressemblaient Bory et Charensol. Autour de la table j’ai des gens de 30 à 80 ans. Je défie quiconque de donner un âge à Danièle Heymann tant elle est pétulante. 

Le meilleur argument qui vous convaincrait d’intégrer les séries télé?

Si vous me donnez huit dimanche par mois! Avec deux malheureux Masque, j’évoque une douzaine de films sur la centaine qui sort. Je ne vais pas remplacer une partie des films par des séries. Je suis pourtant totalement convaincu qu’il faudrait en parler, comme de la BD, la musique… Beaucoup de domaines s’y prêtent. Mais le rythme reste inchangé. On m’a proposé à une époque de faire un Masque quotidien, mais je refuse de lui faire quitter le dimanche soir, cela fait partie de la légende de l’émission. Donc je suis un peu coincé aux entournures…

Oubliez votre neutralité et dites-nous tout: la plus belle plume que vous ayez lue récemment?

Simon Liberati et son roman Eva. Sur un sujet casse-gueule au possible, il livre un récit d’une puissance… C’est magnifiquement écrit. C’est pour moi un livre d’anthologie, qui est passé au travers de tous les prix d’automne.

Et le plus beau masque (la plus belle pièce)?

Vu du pont, d’Arthur Miller, avec Charles Berling, mis en scène par Ivo van Hove. J'espère que la pièce va tourner. C'est un choc théâtral comme je n’en ai pas vécu depuis des années.