«Versailles»: La série de Canal+ à l'épreuve des faits historiques

INTERVIEW L'historien Mathieu Da Vinha a joué le rôle délicat de conseiller historique pour la nouvelle série de Canal+, diffusée à partir de ce lundi soir... 

Annabelle Laurent

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Elisa Lasowski (Marie-Thérèse), George Blagden (Louis XIV), Anna Brewster (Montespan), Noémie Schmidt (Henriette)
Elisa Lasowski (Marie-Thérèse), George Blagden (Louis XIV), Anna Brewster (Montespan), Noémie Schmidt (Henriette) — Thibaut Grabherr/Canal+

Versailles, la nouvelle série de Canal +, tient-elle la route du point de vue de l’Histoire? La question titille notre curiosité française. Et les puristes passeront sans doute leur chemin, si le fait que la série soit tournée en anglais ne les a pas déjà achevés, bien sûr…

En 1667, Versailles n’est encore qu’un pavillon de chasse quand le jeune Louis XIV, 28 ans, décide de le transformer pour éloigner la noblesse de Paris et imposer son pouvoir absolu. Ancrée dans ce Versailles pré-Versailles, la série fabrique un cocktail d’intrigues politiques et amoureuses, pimenté d’une bonne dose de sexe et de violence… Le trait est forcé dans les deux premiers épisodes, la caricature n’est pas loin. Puis la série prend de l’ampleur et gagne, malgré une dilution de l’intrigue à travers la foule de personnages, une vraie intensité dramatique. Mais avec quelles libertés prises vis-à-vis de la réalité?

Docteur en histoire, directeur scientifique du Centre de recherche du château de Versailles depuis 2010, Mathieu Da Vinha a joué le rôle de conseiller historique sur la série. Sollicité par Capa dès 2009, il a suivi toutes les étapes de l’écriture: auprès de scénaristes français, puis américains – venus de Mad Men — et finalement anglais, Simon Mirren et David Wolstencroft. S'il a accepté, c'est pour deux raisons, nous explique-t-il: «Parce que le budget autoriserait une production très correcte avec de beaux décors, de beaux costumes. Et parce que c’était une fiction, et non un docu-fiction». Il publie Versailles, enquête historique (Taillandier). Entretien.

La rencontre d’un historien et de deux scénaristes novices en drames historiques et qui voulaient quelque chose de «sexy» peut-elle se faire sans heurts ? 

C’est sûr, Simon et David sont à des années-lumière des préoccupations du Versailles du XVIIe siècle ! Nous partageons une sensibilité européenne, mais ils habitent à Los Angeles où ils ont fait Esprits Criminels, MI-5… Je les ai rencontrés à chacune de leur visite en France, je les ai reçus à Versailles, pour qu’ils s’imprègnent. Au début, je leur ai mentionné quelques livres et biographies, mais je me suis rendu compte qu'ils n’avaient pas à devenir spécialistes… Alors je leur faisais des fiches.

Quel était concrètement votre rôle, pendant l’écriture ? 

Simon et David me posaient des questions très précises. Par exemple: comment rasait-on le roi ? Je relisais intégralement chaque scénario et livrais trois pages de notes. Mon rôle, c’était que ce soit vraisemblable. Ils sont partis de grands cadres historiques, qu’ils ont respectés: la recherche de noblesse, le problème protestant, les problèmes diplomatiques avec la Hollande, la construction du château… Ensuite, tout est imaginé. Ils ont joué avec la chronologie, les faits, le langage. L’idée n’est pas de raconter la vie au jour le jour. C’est une fiction. Quand après une fellation, le duc d’Orléans dit « Je ne vais rien pouvoir avaler de plus », le frère du roi n’aurait pas dit ça ! Il fallait moderniser la série, on n’allait pas les faire parler en vieux français. Et ce n’était pas un cours d’histoire. A partir du moment où ça aurait pu se passer comme ça, cela m’allait.

Le chevalier de Lorraine (Evan Williams) et son amant, « Monsieur » (Alexander Vlahos), le frère de Louis XIV.

Cette position ne doit pas faire l’unanimité parmi vos confrères…

On m’a dit : «pourquoi tu vas te fourvoyer là-dedans?». Peu client moi-même de fictions historiques, je comprends parfaitement cet agacement. Mais je me suis laissé porter par l’intrigue. Je n’ai pas du tout vendu mon âme, contrairement à ce que pensent certains. Je n’ai absolument pas honte. Je l’ai fait le plus honnêtement possible. J’ai lâché sur certaines choses, et eu gain de cause sur d’autres. Au début, les scénaristes faisaient de Bontemps [le 1er valet de chambre du roi, un rôle important dans la série] un homosexuel. Or j’ai écrit un livre entier sur Bontemps. Je me suis dit que dans le microcosme dans lequel j'évolue, si je laissais passer ça, je n’aurais plus jamais aucune crédibilité. Par ailleurs, sur la relation entre Louis XIV et Monsieur, qui était au début très manichéenne, mon rôle fut d’apporter des nuances.

La première scène de sexe intervient à la 3e minute de l’épisode 1. Sur la quantité de sexe et de violence, avez-vous tenté de faire la police ? 

Non. A la production, on m’a dit : « tu sais, il faut qu’il y ait une scène de sexe ou de violence toutes les 15 minutes ». Soit, si ce sont les codes de la série aujourd’hui… Donc oui, il y a des scènes de sexe, de fellation et à Versailles, ils n’étaient pas les derniers pour faire l’amour.

De là à ce que le palais de rêve soit « un havre de dépravations, d’infidélités et d’immoralité », comme le dit « Monsieur » à son frère dans la série ?

Cela l’était peut-être aux yeux des vieux courtisans… Dire que Versailles était un lupanar, c’est faux ! Mais quand il faut ramasser l’intrigue en dix épisodes…

Nous n’allons pas « fact-checker » toute la série. Mais que dire de la personnalité de Louis XIV, présenté ici comme très paranoïaque, à la fois craint et respecté mais vulnérable ? 

Sa paranoïa fut un point d’achoppement avec les scénaristes, car si tout le monde se fiche de lui quand il décide en 1661 de se passer de premier ministre, en 1667 son pouvoir est déjà bien avancé. Mais l’objet de la série étant de montrer la construction d’un roi, ils ont joué sur l’exagération, pour le colorer. On sait en tout cas qu’il était d’une grande vulnérabilité, profondément secret. Il a brûlé tous ses papiers personnels avant de mourir. Si on retient aujourd’hui la figure ultra-charismatique, il faut l'imaginer plus jeune, quand il était timide, lisait beaucoup de romans et était féru de poésie, qu’il utilisait pour draguer.

Pour les historiens, que reste-t-il à connaître du quotidien de Versailles ? 

Beaucoup de choses. Parce que beaucoup d’objets du quotidien n’ont pas été consignés. On a dit pendant longtemps qu’il n’y avait pas d’hygiène à Versailles: c’est simplement que les baignoires n’ont pas été conservées. Aujourd’hui les champs de recherche portent sur les écrits des visiteurs étrangers, car ce sont eux qui notaient ce qui ne leur était pas coutumier. Arthur Young, un visiteur anglais sous Louis XVI, est éberlué que l’appartement du roi soit ouvert au public, avec tous ces observateurs aux « têtes de galérien », écrit-il.

La marquise de Montespan, célèbre maîtresse de Louis XIV, incarnée par Anna Brewster. 

Une question bonus pour les profanes... 

Le château de Versailles reçoit 6 millions de visiteurs par an. Des millions de touristes, des milliers d’Instagram. 
A partir de ces trois-là, pouvez-vous nous raconter à quoi ressemblait…

 

… L’entrée, avant qu’on y fasse la queue pendant deux heures :

 

#Paris #ChateaudeVersailles #파리 #베르사유궁전 #유럽여행 #여행스타그램 짐이 곧 국가다!!

Une photo publiée par Dong Chang LEE (@hikarisentai) le 11 Nov. 2015 à 11h23 PST


Avant l'ouverture au public du château en 1682, n’entrent à Versailles que les membres de la famille, mais ensuite, quiconque est à pied peut passer. A pied, et bien habillé, bien sûr. Ne sont exclus que les mendiants et les prostituées.

… La galerie des Glaces, avant l’ère des selfies


A l’époque, la galerie n’est ni plus ni moins qu’un axe de circulation, un boulevard pour aller du Nord au Sud. Quand Versailles devient la résidence officielle (1682), il faut que tous ceux qui habitent désormais dans le château puissent aller des appartements du Roi à ceux de la Reine. C’est aussi là qu’on attend, le matin, que le Roi sorte de chez lui pour aller à la Chapelle.

… Le Grand Canal, avant les balades en barque

 

Les jardins sont la plus grande fierté de Louis XIV, loin devant ses tableaux de maître ou la richesse décorative du palais. Les courtisans s’y promènent, et l’été, profitent des divertissements: des joutes médiévales, des pièces de théâtre. Louis XIV prend des repas à minuit avec ses maîtresses et ses courtisans. Sur le Grand Canal, il fait venir des gondoliers vénitiens ! Des ingénieurs anglais sont même débauchés pour venir construire des yachts, et des bateaux militaires à taille réduite y sont testés.