Directioners et Beliebers, la nouvelle guerre mondiale n’aura pas lieu

FANS Justin Bieber et One Direction sortent un nouvel album le même jour…

Benjamin Chapon

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Fans de Justin Bieber lors d'un concert de leur idole à New York le 23 août 2015 Lancer le diaporama
Fans de Justin Bieber lors d'un concert de leur idole à New York le 23 août 2015 — Scott Roth/AP/SIPA

« C’est comme se demander pourquoi les Allemands n’aiment pas les juifs, c’est comme ça, c’est tout. On se déteste. » Pour atteindre ce point Godwin, il a suffi de moins de deux minutes de conversation avec des fans de One Direction interrogés sur ceux de Justin Bieber. Alors que le groupe britannique et le chanteur canadien sortent les uns et l’autre un nouvel album le même jour (un vendredi 13, brrr), des centaines de millions de fans de par le monde s’apprêtent à s’écharper au sujet de la suprématie de leurs idoles.

Beliebers et Directioners se vouent une haine tenace. Pour essayer de comprendre le phénomène, et si on ne dispose pas soi-même d’un fan sous le coude (prépubères pour la plupart, ils mesurent encore moins d’un mètre cinquante), il y a les réseaux sociaux – où s’écharpent les plus caricaturaux d’entre eux - et les forums de fans, où le non-initié se sentira vite perdu au milieu des acronymes, des allusions, des néologismes et autres références cryptiques.

« Déjà, y a la musique… »

Pour espérer un point de vue raisonnable sur la question, il faut donc chercher à rencontrer des fans lambda. Avec un peu de chance, nous avons déniché notre fixer. Une ancienne fan des deux groupes, aujourd’hui repentie (elle est entrée en seconde) accepte de jouer les entremetteuses. Les rendez-vous sont pris et nous voilà attablé avec quatre Directioners, puis quatre Beliebers. Tournées de diabolo fraise.

Reprenons au point Godwin. Avant même le début du travail de documentation pour cet article, l’auteur s’est promis d’œuvrer sans condescendance. Du moins avec le minimum de condescendance possible. Cela n’interdit pas la pédagogie. Après avoir reconnu que « effectivement », les choses s’étaient arrangées entre Allemands et juifs depuis 1945, le fan extrême de One Direction tente d’analyser plus avant le conflit. « Déjà, y a la musique. Justin Bieber, il fait vraiment un truc hyper commercial, sans âme. » Première surprise. La musique tient donc une place de premier plan dans leur passion. Du côté des Beliebers, on juge la musique des One Direction « molle, toujours pareille » alors que Justin Bieber lui « il donne de l’énergie. »

Le groupe One Direction, le 31 octobre 2015 lors d'un concert à Sheffield en Grande-Bretagne - David Fisher/REX Shutte/SIPA

Selena qui ?

Pour faire vite, et après analyse du champ lexical utilisé, du moins celui dont notre grand âge autorisait la compréhension, les Directioners jugent les Beliebers « prétentieux, drogués, méchants, irresponsables et un peu bas de plafond ». Les Beliebers eux trouvent les Directioners « bêtas, gamins, pleurnichards, sectaires et un peu débiles. » Nul besoin d’avoir épluché Claude Lévi-Strauss et les structuralistes pour comprendre que chaque groupe voit, en l’autre, la figure monstrueuse et fantasmée de leur idole tutélaire.

« Qui se ressemble s’assemble, analyse l’une des Directioners, faisant une pause dans le snapchatage systématique de notre conversation. Les fans de Bieber, ils pensent qu’au sexe et à l’alcool. » Pourtant, il existe un point de rencontre entre eux : la fierté d’appartenir à une fanbase puissante, organisée et solidaire. Même les Selenators, les fans de Selena Gomez, l’ex de Justin Bieber, sont largement dépassés en nombre et en likes. Le vieux con voudra ainsi faire croire que cette bataille n’est que le dernier avatar d’une guerre millénaire entre fans. Fans de Stravinski contre ceux de Rachmaninov, fans des Beatles contre ceux des Rolling Stones, fans de Blur contre ceux d’Oasis. « Oui, mon père m’a parlé de ça, il adore Blur, commente un des Beliebers. Mais c’est pas pareil. A l’époque, y avait pas Internet. Comment tu fais des clashs sans Internet ? Par voie postale ? » (rires) La conversation se détend enfin. « Et vous, vous étiez fan de quel groupe au collège ? – Queen. » Silence gêné.

Justin Bieber sur le tapis rouge des NRJ Music Awards, le 7 octobre 2015 - Lionel Cironneau/AP/SIPA

Give Peace a Chance ?

Parce qu’il y a suffisamment de haine en ce bas monde sans que les prépubères n’en rajoutent. Et parce que le vendredi 13 novembre, jour de la sortie des albums, est la journée de la gentillesse, nous avons tenté une médiation pour que nos Beliebers fassent la paix avec les Directioners. Echec. « Nos parents n’arrêtent pas de se moquer de nous en disant que ça nous passera, que c’est un truc d’ados, explique l’une des plus raisonnables Beliebers. Mais notre vie, elle est plus belle avec Justin. Je n’ai pas hâte que ça s’arrête. Si je n’arrive pas à expliquer ça à mes propres parents, comment je pourrais le faire comprendre à des Directioners ? »

Chez les Directioners, eux aussi plutôt futés, l’analyse est similaire. « On est dans notre délire. Les médias véhiculent des clichés sur nous. Toi ça va, t’es sympa mais franchement, on s’en prend plein la gueule. Etre Directioners, c’est avoir une famille où on partage de l’amour. Même s’il y en a des pas malins parmi nous. Si les Beliebers sont heureux de leur côté, tant mieux pour eux, mais on n’a rien à se dire. »

C’est raté pour la signature d’un traité de paix durable. Néanmoins, les uns et les autres estiment qu’ils auront mieux à faire que s’insulter par médias sociaux interposés dans les jours à venir. Outre la vénération des nouveaux albums, les Directioners sont concentrés sur l’avenir incertain du groupe et les Beliebers inquiets des scandales à répétition autour de leur idole. L’armistice de circonstance tiendra peut-être jusqu’à Noël.