On a vécu le Goncourt avec les pique-assiette

GONCOURT Chez Drouant, l'assemblée ne compte pas que des journalistes... 

Annabelle Laurent

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Le Goncourt, côté coulisses.
Le Goncourt, côté coulisses. — DR

Mathias Enard a reçu son premier Goncourt ce mardi. Pour moi, c’était le troisième. La règle veut qu’à l’annonce du verdict, les journalistes se précipitent à l’étage recueillir les saillies d’Edmonde (Charles-Roux), Bernard (Pivot) et les autres, bientôt rejoints par le lauréat qui, à la fois ébouriffé et terrorisé par la mêlée traversée à sa sortie du taxi, vient dire combien cette reconnaissance le touche. 

Cette année, c’était décidé: plutôt que mourir écrasée sous les caméras de BFMTV, je vivrai. Avec mes nouveaux amis: les pique-assiette du Goncourt. Car chez Drouant, en libre accès, ne viennent pas que les journalistes, oh que non.

Mal placée. Mais c'est stratégique. 

12h15
A trente minutes de l’heure fatidique, les caméras sont déjà braquées sur l’escalier où le secrétaire général de l’Académie déclamera le résultat, les journalistes prient les frères Goncourt pour que le prix tombe sur le livre qu’ils ont eu le temps de lire, et eux rôdent: j’ai nommé les habitués de l’événement, tendance troisième âge. J'aborde l’un d’eux, plus tout jeune. Pas complètement l’allure du journaliste littéraire qui devra pondre son papier dans 2 heures (et on ne lui demandait pas d’avoir celle d’un Martin Weill du Goncourt, on est tolérants).

L’objectif: comprendre ce qui amène les non-journalistes ici. «Vous étiez dans l’édition?» me semble être l’approche la moins insultante. «Oh, je viens pour voir le monde. Pour l’ambiance! J’aime bien. Et vous?» La paupière tremblotante, il se dit retraité de l’édition. «A l’époque», il n’avait pas le temps. Aujourd’hui, «c’est pour marquer le coup». S’il a lu les livres? Aucun, non. Ma voisine en parka bleu turquoise, maquillage assorti et le cap des 80 ans passé, confirme timidement: «Ça m’amuse.» Dehors, les carafes de vin sont en place.

12h30
Je discute avec un autre, qui vient depuis «trente-cinq ans», et lance : «Est-ce que beaucoup de gens ici ont lu les livres, à votre avis?» Lui est critique. De cinéma, pas de littérature, mais Antoine Gallimard lui a suggéré « un jour de présenter un manuscrit au comité de rédaction, et…» On ne voit pas le rapport, mais on acquiesce.

12h45
Mais qu’il est ponctuel, ce Didier Decoin. Le Renaudot pour Delphine de Vigan arrache des applaudissements furtifs devant moi. Le Goncourt pour Mathias Enard, moins. « Et le prix est censé rassembler les gens? », peste une journaliste qui a dû lutter avec sa lecture de Boussole.

13h01
A une dame appuyée à l’entrée du restaurant, je demande si le lauréat est le bon, à ses yeux. Réponse: «C’est qui, le lauréat?» Bon.

13h05
On y est. LES VERRINES SONT ARRIVEES.

Passion verrines.

Trois convives qui en tiennent chacun une - voire deux - en main mais se sont éloignés du buffet, commentent avec dédain: «Oh là là mais regardez-les ces rapaces, ils se jettent dessus.»

13h10
Effet miroir de la vague d’agitation, cette fois dans la rue, les photographes bondissent: «Ça y est, il arrive!»
Un verrinophile s’interroge: «Qui ça, qui arrive?»
Très certainement Beyoncé.

13h15
Mathias Enard s’est engouffré chez Drouant. J’ai pris cette photo. Qui est floue. Et lui donne l’œil terrifiant et globuleux, pardon pour lui:

Mathias Enard, très serein. 

Du côté des verrines, un débat d’importance est en cours: «C’est bon, le potimarron. Par contre, c’est tellement chiant à éplucher! Un jour je m’étais mis en tête de faire ça pour des amis, et… » La suite dans Top Chef, cette convive a trop de potentiel gourmand-croquant pour ne pas y participer.

Je retrouve le critique de cinéma, préoccupé: ai-je bien profité du buffet? Et de lui-même, le voilà parti sur les pique-assiette: «C’est magnifique, les pique-assiette! Il en faut, et il y en a partout. À Cannes, c’est 90 % de pique-assiette. Bien sûr, ils s’en foutent de la littérature, mais est-ce que c’est de la littérature, le Goncourt?»

Ce pavé dans la mare. J’en recracherais ma verrine au potimarron si j’avais poussé le gonzo jusqu’à en goûter une.

«Citez-moi des prix Nobel qui ont le Goncourt. Il l’a eu, Claude Simon? Bon, La vie devant soi, ça, c’était un très beau Goncourt.»

Certes. Mais recentrons-nous: ce buffet ? «Cette année, c’est très mauvais. Ils ne vont plus venir, les pique-assiette!» «Depuis le Goncourt de Houellebecq [2010], ils ont changé de format», m’informe même son amie, une fonctionnaire à la retraite qui vient par «intérêt pour la vie littéraire»: «Ils faisaient de vrais petits plats, mais le jour de Houellebecq, les gens se sont rués dessus à tel point que les serveurs ont pris peur, il fallait voir ça»

13h20
Pour l’instant, ils sont bien là. Trois femmes discutent à distance stratégique du buffet. Je re-tente ma vile approche: «Vous êtes dans l’édition?» «Oh non. Mais je lis beaucoup. L’an dernier j’étais même allée là-haut, j’ai failli finir borgne. Il faut voir ça au moins une fois dans sa vie!» Du coup, vous êtes revenue avec des amis, dis-je en pointant ses deux acolytes. «Vous savez, on se voit une fois par an, on ne connaît même pas nos prénoms respectifs! Mais on se dit bonjour, on se retrouve.»

Six verrines, un manteau moche.

13h23
«Vous savez qui a eu le prix?» nous interrompt une quatrième femme au manteau affreux. Je lui glisse l’info. Air entendu de la propriétaire du manteau affreux: «Madeleine Senard? Oh, c’est bien.»
On ne lui répond pas que c’est quand même dommage pour Mathias Enard, parce qu’on n’est pas comme ça.

13h30
Les journalistes sont redescendus, grappillent une verrine, deux verres de vin, et j’en apprends plus que prévu sur ma préoccupation de départ, au détour d’une conversation avec l'organisateur d'un salon du livre: «Les pique-assiette, ce sont toujours les mêmes. Ils vont partout où il y a des cocktails, ils se passent le mot. Il y en a un qui se dit responsable culturel du Spiegel, mais c’est complètement faux! Ils sont plusieurs à se dire journalistes, ou à s’inventer des métiers.» Il m’en montre un: «Le grand avec des lunettes, c’est une figure !» Un autre assis chez Drouant, «avec le bob, lui aussi, Emile, tout le monde le connaît».

13h45
Les photographes s’agitent, Delphine de Vigan va sortir. Sur le buffet, plus que trois panacottas framboise. Scrutées par un duo de gourmets: «Faut y aller, c’est les derniers, allez. » Elle, désemparée: «Je n’ai que deux mains!»
Le groupe des femmes (celles qui n’ont pas de prénom les unes pour les autres) s’éloigne, l’une lance un «à demain!» en direction du buffet.
Mais oui: demain, c’est le prix Femina à l’hôtel Crillon. Il ne faudrait quand même pas rater ça.