VIDEO. J’ai passé une nuit entière au Palais de Tokyo

DODO Pour essayer de comprendre ce que ça fait de vivre au milieu d’œuvres d’art contemporain…

Benjamin Chapon

— 

Fortune Light, 2015. Vue de l’exposition de Mélanie Matranga au Palais de Tokyo. Lancer le diaporama
Fortune Light, 2015. Vue de l’exposition de Mélanie Matranga au Palais de Tokyo. — Aurélien Mole

Entre la Fiac et les centaines d’événements annexes qu’elle draine, Paris est pour quelques jours la capitale incontestée de la création. Les collectionneurs du monde entier débarquent avec leurs AmEx chargées à bloc. Le marché de l’art contemporain se porte très bien. Mais outre l’aspect spéculatif, pourquoi ces gens achètent-ils ses œuvres ? Pour aller au-delà de la sentence « je ne mettrais pas ça dans mon salon », j’ai cherché à me faire inviter à dormir chez ceux qui mettent vraiment ça dans leur salon.

Premier enseignement : les collectionneurs sont des gens méfiants. Après une dizaine de refus, j’abdique quand « on » me propose de dormir dans une nouvelle galerie d’art contemporain qui ouvre ses portes pour la Fiac. L’aubaine capote pour des raisons d’assurance et rebondit sur le Palais de Tokyo, plus grand musée européen dédié à la création contemporaine. Banco.

Lundi soir, vers 20h30…

Je débarque au Palais de Tokyo. C’est jour de vernissage. Des milliers de personnes se pressent pour découvrir les expositions de quatre artistes : Ugo Rondinone, Mélanie Matranga, Ragnar Kjartansson et Mathis Collins. L’ambiance est détendue, même devant les œuvres les plus ardues. A la poésie du banal de l’Islandais Ragnar Kjartansson et de la jeune Française Mélanie Matranga répond celle, plus sophistiquée de John Giorno, poète de la Beat Generation auquel Ugo Rondinone rend hommage.

On me présente Nazih, en charge de la sécurité au Palais de Tokyo. Après un sourire complice « ah, oui, c’est toi alors ? », il enchaîne direct avec « Tu sais qu’on a un fantôme ici ? Il s’appelle Edgar ? »

20h54

Tout en découvrant les 22 000 mètres carré d’espace d'exposition, j’imagine où je vais pouvoir dormir. Une installation de Mélanie Matranga présente un immense matelas hélas recouvert d’un plastique blanc très désagréable. Il y a de grands fauteuils moelleux dans une pièce de Mathis Collins mais l’artiste y a pendu des mannequins de monstres aux yeux rouges un rien angoissants.

21h30

L’Islandais Ragnar Kjartansson a reconstruit deux appartements bourgeois de la fin du 19e siècle. Deux acteurs y jouent, en continu, une chorégraphie des gestes quotidiens. Passons sur la portée esthétique et symbolique de l’œuvre, l’important est qu’elle contient deux vrais bons lits, l’un a l’étage, l’autre en rez-de-chaussée.

22h01

Hugo Vitrani, en charge du Lasco Project, m’accompagne dans les entrailles du palais pour découvrir quelques-unes des fresques réalisées dans les espaces fermés au public par des street artists. Le Palais de Tokyo n’a rien à envier aux mystères du Louvre ou de Notre-Dame. Chausse-trapes et galeries secrètes pullulent dans le bâtiment. On me confirme cette histoire de fantôme mis cette fois au pluriel : « Edgar, c’est le fantôme bourgeois, il y en a d’autres beaucoup plus trash. »

Le Palais de Tokyo, la nuit - B.Chapon/Instagram

 
22h58

Le tour du propriétaire passe par les toits du palais d’où on a une vue imprenable sur la Tour Eiffel qui scintille. J’envisage la nuit à la belle étoile mais non, c’est pas l’idée.

23h59

Les agents de sécurité raccompagnent la foule vers la sortie. Le Tokyo Eat range les couverts. La fête bat son plein sur le parvis. Le musée est à moi. Enfin presque, il y a encore quelques grappes d’artistes et leurs invités qui déambulent.

0h44

Découvrir les expositions vides est assez grisant. Les vidéos et les lumières devraient bientôt s’éteindre alors je profite au maximum.

1h15

La musique du bar extérieur s’arrête. Régulièrement, un fêtard égaré débarque à la recherche de toilettes. Je les envoie systématiquement dans une mauvaise direction et calcule le temps qu’ils mettent pour revenir. A chaque fois, ils me remercient chaleureusement.

Le Palais de Tokyo, la nuit - B.Chapon/Instagram

 
1h37

Aux musées du Louvre ou d’Orsay, je ne sais pas, mais au Palais de Tokyo, la nuit, il y a un sacré boucan. Régulièrement, quelqu’un ouvre puis laisse claquer une grosse porte en fer. La ventilation est assourdissante. Et surtout, surtout, les vidéos tournent en boucle.

J’ai l’air de me plaindre mais quand je trouve des recoins silencieux, au détour d’un grand escalier tagué ou d’un couloir éclairé au néon, le niveau de flippette bondit d’un coup.

2h22

Je me fixe dans l’œuvre Bonjour de Ragnar Kjartansson et opte pour le lit au rez-de-chaussée. C’est confortable mais le wifi et la 3G ne passent plus. L’ennui point, contrairement au sommeil. J’attends avec impatience l’arrêt des vidéos.

Le Palais de Tokyo, la nuit - B.Chapon/Instagram

 
2h45

Ragnar passe par là entouré de trois très belles jeunes femmes. « Ah, c’est toi qui vas dormir dans mon œuvre ? C’est cool. Je pense que le lit est confortable. Bonne nuit. »

3h03

Les lumières ne s’éteignent pas et les vidéos ne s’arrêtent pas DU TOUT. De mon lit douillet, j’entends (fort) une dizaine de vidéos alentour. Un chien aboie, une maison en bois brûle, un couple baise… Il y a surtout une fontaine qui glougloute ; impact vessie maximal, et les toilettes sont à un bon quart d’heure de marche. Au loin, j’entends par intermittence la mère de Ragnar cracher sur son fils dans quatre vidéos tournées chacune à 5 ans d’intervalle. Au fil des années, la maman prend de l’assurance et perfectionne sa technique de crachat.

Le Palais de Tokyo, la nuit - B.Chapon/Instagram

4h05

Faute de pouvoir m’endormir, je continue de découvrir des recoins, des escaliers. Je découvre l’effet des filtres Instagram sur la perception du réel. Je regrette de n’avoir pas introduit de drogues mais je me console en constatant l’effet psychotique qu’a l’ennui sur le cerveau humain.

4h41

Je me décide à déménager. J’avise les espaces d’un œil fatigué (l’autre dort déjà) et trouve finalement refuge à l’étage supérieur, vide. J’étale ma paillasse dans un recoin où, me semble-t-il, la lumière aux néons est moins glaciale. J’ai dû m’endormir vers 5h après avoir checké les résultats NFL (Go Eagles) grâce au retour de la 3G.

Le Palais de Tokyo, la nuit - B.Chapon/Instagram

 
6h35

Réveil. Sol dur, tête molle, corps moite. Je me dégourdis les jambes dans les expos. Agegee et Ahmed m’offrent le petit déj dans le QG sécurité. Café capsule et viennoiserie de la boutique Cyril Lignac voisine. « Alors, t’as vu le fantôme ? » Ils me racontent quelques anecdotes « en off » de leurs nuits de veille et une terrible confession d’Ahmed. « Moi, je préfère éteindre les vidéos et les lumières la nuit parce que ça gaspille l’électricité mais là j’ai tout laissé allumé pour toi. » Putain, il POUVAIT tout éteindre. La haine.

Avec le recul, il s’agit sans doute de l’une des pires nuits de ma vie. Mais relativisons : je n’ai jamais dormi dans la rue en hiver, ni dans une ville bombardée, ni dans le même lit que Robert Ménard.

Le plus étrange aura été de vivre dans un espace immuable dont la luminosité et l’atmosphère ne varient pas au cours de la nuit.