La culture vogue célébrée par la Red Bull Music Academy

UNDERGROUND A la fois mouvement artistique, danse et culture club, le voguing a pris pied dans Paris…

Joel Metreau

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Un danseur de voguing dans le film de Romain Cieutat. Lancer le diaporama
Un danseur de voguing dans le film de Romain Cieutat. — Mathieu Rathery / Vroom

Un jeune Noir prépare ses affaires, quitte l’appart familial, checke les gars de son quartier, prend les transports en commun. Il arrive dans une salle, chausse des cuissardes à talons et danse au milieu d’un public survolté… Le court-métrage Realness with a Twist fait partie des cinq films qui marquent le lancement de la Red Bull Music Academy à Paris.

Du 27 octobre au 27 novembre 2015, se tient en effet ce festival qui célèbre la créativité dans la musique. Avant une soirée à Paris, le 19 novembre, « Come Correct : une célébration de la culture Vogue », Realness with a Twist montre en filigrane ce qu’est cette culture et cette danse.

Inspiré par les poses des mannequins

Il s’agit d’un « docu-fiction » précise le réalisateur Romain Cieutat qui s’intéresse à la culture vogue depuis plusieurs années : « J’ai d’abord inséré la danse dans mes clips. » Le héros du court-métrage, il le rencontre lors de balls, où se rassemblent les participants : « Ce danseur avait une sorte de grâce et des capacités physiques extraordinaires, il peut bosser pour Béjart ou Decouflé, il a une formation contemporaine. »

A la base, le voguing est inspiré par les poses des mannequins. « Mais il a beaucoup évolué avec les mentalités et la musique, dont les BPM se sont accélérés, c’est devenu plus sportif et athlétique, pointe Kiddy Smile, performeur, musicien et membre de la House of Mizrahi*. Pour impressionner le public, certains mélangent acrobatie et danse. »

Issu de la communauté LGBT black et latino

Pour son projet, Romain Cieutat voulait montrer le côté « show des balls » et aussi « l’envers du décor », montrer « un peu la double vie que peuvent mener certains danseurs au quotidien. Je me suis demandé : ‘’Quand-est ce que t’es vraiment toi ? Dans un ball, complètement déguisé ? Ou en famille ?’’ » 

Car le voguing plonge ses racines dans l’expression de minorités. Né aux Etats-Unis à la fin des années 1960, « le voguing est une danse issue du mouvement underground des ballrooms LGBT black et latino pour mettre en valeurs toutes les formes de transsexualité et d’homosexualité », explique Kiddy Smile.

Des ballrooms qui se caractérisent aussi par des concours, avec une quarantaine de catégories. Comme Realness with a Twist, qui donne son nom au court-métrage, où l’on se présente d’abord comme un mec hétéro-macho, avant d’enchaîner des figures de voguing.

Madonna fait connaître la danse au monde entier

La chanteuse Madonna elle-même est subjuguée par cette culture, jusqu’à y consacrer le single Vogue en 1990, avec des chorégraphes et des danseurs issus de la House of Xtravaganza. A l’époque, la scène new-yorkaise fait aussi l’objet du magnifique documentaire Paris is Burning (visible intégralement ci-dessous).

Les vogueurs se constituent en différentes « houses » (maison) « Chaque house est dirigée par deux parents, une mother (mère) et un father (père), des figures d’autorité, connaisseurs de cette culture, qui écoutent et conseillent les membres », raconte Kiddy Smile. « Une ballroom, ce n’est pas un carnaval, renchérit Lasseindra, il y a des règles à respecter. Si on vient habillé en femme, on ne porte pas une barbe ! » Elle organise ainsi le ballroom du 19 novembre aux Folie’s Pigalles.

Puis les vidéos circulent sur Youtube

En France, c’est notamment Lasseindra, issue de la House of Ninja, qui importe cette culture des Etats-Unis. « Avant, j’étais le premier travesti à faire des battle hip-hop », sourit-elle. Dans la House of Ninja, dont elle devient la mother en France, les mouvements de danse sont « très inspirés des arts martiaux ».

En France, le voguing est arrivé tardivement car « les Noirs ont souvent été écartés des clubs où a émergé cette culture », remarque Kiddy Smile. Du coup, YouTube change la donne vers 2006-2007. Les vidéos des danseurs français commencent à circuler. « Et la communauté française a commencé à se constituer, aujourd’hui elle compte près de 400 personnes », estime Lasseindra Ninja.

 

Extrait du film Realness with a Twist, de Romain Cieutat. - Mathieu Rathery/Vroom

 

« Maintenant, tu as carrément des house qui sont nées à Paris, comme LaDurée », observe Romain Cieutat. Une house constituée surtout de Français d’origine caribéenne. Et pourquoi cet engouement depuis quelques années ? « A Paris, il y a des Noirs, une diversité culturelle importante et des personnes de talent, constate Lasseindra. Et puis, il y a aussi le racisme, qui fait que les gens ont besoin de se retrouver en communauté. »

*Kiddy Smile donne un stage de runway au Carreau du Temple, à Paris, le lundi 26 octobre.