Rentrée littéraire : On a passé «Boussole» de Mathias Enard au sérum de vérité

ROMAN L'écrivain raconte les orientalistes dans un livre à mi chemin entre le roman et l'essai . On essaie de démêler le vrai du faux...

David Blanchard

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Mathias Enard lors des rencontres du 23eme prix Goncourt des lycéens à Paris, le 21/10/2010
Mathias Enard lors des rencontres du 23eme prix Goncourt des lycéens à Paris, le 21/10/2010 — SIMON ISABELLE/SIPA

Dans son dernier livre, Boussole (ed. Actes sud), Mathias Enard se lance sur les traces des orientalistes européens. Ces écrivains, peintres, musiciens, universitaires, archéologues ou explorateurs partis à la découverte de l’inconnu au Proche ou au Moyen Orient. Comment démêler le vrai du faux dans ce roman très documenté ? 20 Minutes a décroché son téléphone, et interrogé l’anthropologue François Pouillon, directeur d’études à l’EHESS et auteur du Dictionnaire des orientalistes de langue française (ed. Karthala), qui remet Enard sur son rayon : le roman. Ça tombe pas mal, il est sélectionné pour le Goncourt.

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Vienne est la porte d’entrée de l’Orientalisme VRAI

Le narrateur d’Enard est un musicologue autrichien, et le romancier insiste sur le grand rôle des Autrichiens dans cette découverte de l’Orient. Une analyse confirmée par l’anthropologue : la capitale de l’Empire Austro-Hongrois était frontalière avec l’Empire Ottoman jusqu’au début du 20e siècle, et une ville « formidablement importante. Joseph von Hammer-Purgstall [qu'évoque Boussole] était un immense auteur, un grand voyageur et un grand savant. » Un point pour Enard donc.

C’est un Egyptien qui a commandé l’Origine du Monde à Courbet FAUX

Halil Bey est un célèbre diplomate collectionneur qui a acquis le célèbre tableau de Courbet, aujourd’hui exposé à Orsay, et le Bain Turc d’Ingres, autre célèbre toile orientaliste du Louvre. Mais a-t-il été à l’origine de cette œuvre, comme l’envisage Enard ? Non, répond François Pouilon. « C’est vrai qu’il a possédé ce tableau, qu’il cachait dans sa salle de bains, derrière un rideau. Mais le mystère est total quant au nom du modèle, sans doute une maîtresse de Courbet. » Le reste est né de l'imagination du romancier.

La musique romantique est imprégnée d’Orient FAUX

Là non plus, pas de doute pour François Pouillon : non, malgré les multiples allusions du héros musicologue de Enard, symbolisés par la Marche turque de Mozart ou Les adieux de l’hôtesse arabe de Bizet, la musique occidentale n’a pas été irradiée par l’Orient avant le 20e siècle. « Les voyageurs, jusqu’à la fin de 19e siècle, sont sourds à la musique orientale. Delacroix, en visite à Tanger en période de ramadan, trouve que c’est une cacophonie innommable, alors qu’il est très sensible à Berlioz », relève l’anthropologue. Quant aux motifs orientaux dans les opéras du 19e, « ils sont en fait totalement occidentaux ». Bref, cette influence orientale sur la musique, c’est du pipeau selon l'universitaire.

Marga D’Andurain a vécu d’extraordinaires aventures en Syrie VRAI ET FAUX

La comtesse D’Andurain, née à la fin du 19e siècle dans une famille de Bayonne, a eu des aventures incroyables dans l’actuelle Syrie, que raconte Enard. Faussement mariée à son serviteur pour pouvoir visiter La Mecque, elle manque notamment d’y être exécutée pour l’avoir empoisonné. « Elle a tout à fait existé, mais je ne connais pas de travail sérieux la concernant », avoue notre orientaliste. Enard a sans doute brodé (avec talent) en partie.

Les orientalistes se connaissent tous, sans forcément s’apprécier VRAI

Enard décrit un petit monde de savants, où tout le monde se connait, sans forcément s'apprécier. « Ce n’est pas d’aujourd’hui que les universitaires se bouffent le nez, sourit le professeur à l’EHESS. Les orientalistes se connaissaient tous, se sont croisés à Damas, au Caire, à Alger… C’était une société des savants avec des hiérarchies, des hostilités, des prises de partie… » Un société que le romancier, lui même ancien de Langues O, sait parfaitement raconter.

Bilan : Mathias Enard a fait un gros travail de recherche, même si notre scientifique a un peu de mal à apprécier ce genre de littérature pour laquelle « on ne sait pas trop ce qui est vraisemblable de ce qui est fantasmé ». Ce qui au final est peut-être le plus beau compliment que l’on puisse faire à un romancier, qui livre ainsi une très intéressante porte d'entrée sur un Orient riche d'histoire(s) depuis des siècles.