Il écrit son roman en direct, en compagnie des trolls

LITTERATURE L’Américain Joshua Cohen a invité tout Internet à le regarder écrire, pendant cinq jours. Parallèlement, le tout premier roman publié sur Instagram est en train de naître... 

Annabelle Laurent

— 

L'écrivain américain Joshua Cohen
L'écrivain américain Joshua Cohen — Marion Ettlinger

Imaginez que vous ayez le choix entre trois décors pour écrire. Petit a, le silence d'une maison de campagne au petit matin, un feu de cheminée, des pantoufles en alpaga. Petit b, une brasserie bruyante et suffisamment agitée pour qu’aucun regard n’ait le temps de s’attarder sur la page Word ouverte de votre PC portable. Petit c, n’importe quel cadre mais des centaines de paires d’yeux scrutant votre écran en temps réel car vous écrivez directement sur un site. Joshua Cohen, un «auteur juif américain prodige comparé à Pynchon et à Foster Wallace» pour citer son éditeur français Le Nouvel Attila, s’est laissé tenter par la troisième option. Jeune fou.

Cinq heures de direct par jour

C’est ici: www.pckwck.com. «Pcwwck», pour «Pickwick» et ses Papiers posthumes, en référence au premier roman de Charles Dickens (1836) que Joshua Cohen a choisi d’adapter. Sur ce site et depuis lundi, l’auteur de 35 ans écrit sa nouvelle en direct, cinq heures par jour, de 13h à 18h (19h-minuit, heure française). Sur le document au centre de la page, on le voit tâtonner: écrire, effacer, reformuler. A droite, on est invité à commenter en direct le texte en train de naître, comme un morceau sur Soundcloud ou un jeu vidéo sur Twitch. A gauche, dites coucou à l’auteur: son visage apparaît dans une petite fenêtre, filmé par une webcam. 

Par quel miracle parvient-il à se concentrer? Mystère. Mais Maylis de Kérangal ou Philippe Janeada racontaient bien à Rue 89 combien écrire est de toute façon devenu un parcours du combattant, où il faut vaincre l’attrait irrésistible de Facebook ou le «gling» du mail qui tombe.

Capture de www.pckwck.com le 16 octobre à 19h05 (heure française). 

Haut les coeurs 

Si vous cliquez sur le texte, un cœur apparaît. Comme sur Périscope, l’application de Twitter qui permet de diffuser un événement filmé en temps réel. «C’est assez difficile d’écrire au milieu de tous ces cœurs», racontait mercredi l’auteur à la journaliste du Washington Post qui le contactait au terme de sa première session.

Mais s’il n’y avait que les cœurs, ce serait louche. «J’arrive à saturation après avoir lu un certain nombre de fois [dans la section commentaires] à quel point "mon pénis est petit"», reconnaît-il aussi. Il tempère: «Je m’y attendais. C’est que ce qui arrive quand vous permettez aux gens d'être anonymes.»

Une génération en voie de disparation

Et c’est le défi qu'il se lançait, après tout. Son idée de départ: aujourd’hui, le «produit culturel» arrive au lecteur/spectateur dans un cadre bien moins lisse qu’auparavant: «En tant qu’écrivain, j’appartiens à la génération du livre. Du texte imprimé, que tu travailles et retravailles, qui te tracasse et doit être parfait». Or cette génération est en voie de disparition, dit-il. «Désormais, les produits culturels parfaits paraissent sur des supports de communication chaotiques. L’idée que les propos inconsidérés et irréfléchis soient devenus majeurs me dérangeait. Mais cela me dérangeait aussi de m’accrocher par vanité à ce perfectionnisme.»

Le tout premier roman Instagram

Les écrivains ont investi depuis plusieurs années la jungle de Twitter. C’est la fameuse «twittlittérature», explorée par des auteurs comme Jennifer Egan ou David Mitchell, l’auteur de Cloud Atlas, et encouragée par Twitter qui en a fait un festival

Sur Instagram, la brèche vient tout juste d’être ouverte par une auteure et photographe qui y écrit le tout premier roman du réseau social, Hey Harry Hey Mathilda. Il y avait jusqu’ici des tentatives, mais rien d’aussi construit. Deux jumeaux, la trentaine, s’y interpellent d’une légende de photo à l’autre, postées régulièrement sur un compte que l’auteure a l’intention d’alimenter pendant neuf mois. On s’y abonne pour découvrir petit à petit le quotidiens et les questions existentielles de Harry et Mathilda, mis en scène en photo.


«C’est comme si je live-streamais mon roman», se réjouit Rachel Hulin qui dit s’inspirer des commentaires reçus pour faire avancer l’histoire. Mardi, Joshua Cohen décidait lui d’ouvrir le chapitre 2 de sa nouvelle surveillée en temps réel par une reprise des pires commentaires qu’il avait reçus la veille. Inspiré par les «mean tweets» de Jimmy Kimmel

«Internet a-t-il tué la littérature?»

L'exercice s’achève ce vendredi, et la nouvelle ne paraîtra pas. Ses seuls lecteurs auront été ceux l'ayant vue évoluer en temps réel. Les autres pourront s'appuyer sur l'expérience pour relancer la question tarte à la crème: «Internet a-t-il tué la littérature?». «Oui, et c’est une bonne chose», répond Kenneth Goldsmith, un poète américain qui fait l’apologie du plagiat et de l’impact du Web sur l’écriture. De notre côté, on achève cet article sans que vous ayez pu lire par-dessus notre épaule, tenté de dire en toute honnêteté que là aussi... c’est une bonne chose.